• Yolande

    Un verre partagé avec elle que j’ai découverte, il y a longtemps, dans un café théâtre de Bruxelles, un poireau à la main, du sang sur les bras : Sale affaire du sexe et du crime. Nous étions jeunes. J’étais épatée. Conquise.
    Puis Lapin chasseur, puis Les Deschiens et le film revu plusieurs fois : Quand la mer monte. Son premier long métrage
    Elle me fait du bien cette femme avec sa taille haute et son style à ne pas jouer dans la catégorie poids-plume. Je peux me reconnaître en elle.
    Ce soir-là, c’est à Segré, au bar du Cargo. Elle vient de donner son spectacle sur Prévert avec Christian Olivier des Têtes Raides. Je peux enfin lui donner le livre que je n’avais pas osé ou su lui envoyer, il y a quelques années. L’échange est simple même si la fatigue est là.
    Elle termine le tournage de son prochain film Même au milieu des ruines. La production n’est pas fan du titre, mais elle y tient. Notre conversation est entrecoupée par des demandes de selfies. Moi, je prends cette photo dont je ne suis pas satisfaite, mais voilà.
    Toujours un moment étrange d’être en conversation avec une personne qui vous est familière et de sentir que, forcément, pour elle vous êtes une inconnue.

  • Gemima

    On se rencontre chez des ami.es communs. Dix-sept ans, lycéenne dans une ville moyenne de la Sarthe, de suite nous parlons de Baudelaire qu’elle a découvert en lisant Un hémisphère dans une chevelure :
    Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! (…)
    C’est pour elle, sans qu’elle le nomme ainsi, le poème fondateur. Celui qui est entré en conversation avec son histoire, avec son désir d’écrire. Poème qui ouvre un espace singulier en soi, celui qui donne goût d’en apprendre plus.
    Vous aviez faim et vous trouvez, enfin, votre nourriture.
    Ensuite nous parlons de tout : de mon travail, du douloureux de sa mise à l’écart par les élèves de sa classe, des poèmes qu’elle écrits chaque jour, de ses origines : père congolais, mère sénégalaise.
    Le poêle diffuse une chaleur douce et je suis bien avec cette jeune fille qui évoque pudiquement son difficile parcours jusqu’en France. L’Italie d’abord, le 115 pour trouver un abri d’urgence, l’accueil chez des gens et, enfin, un endroit où se poser avec son père et ses quatre sœurs. Et la poésie pour exister.

  • Mon Chéri on the road – 13

    Fêtes de fin d’année à Lyon en famille et avec les ami.es. Se retrouver, se raconter et aller au cinéma car j’apprécie de voir un film sur un écran qui m’oblige à lever le nez. Quelques pépites. Le premier jour de l’année, je me suis levée très tôt pour me rendre au parc de la Tête d’or qui ce jour-là, à cette heure matinale, est peu fréquenté. Quelques runners s’activent – à quel moment n’ont-ils plus été des joggers ? Avant même d’être abstinente, je me suis toujours refusée de démarrer l’année par une gueule de bois pour tenir à distance les mauvais présages, à chacun ses petites croyances. Depuis plus de 20 ans, le 1er janvier je me lève tôt et pars saluer un bout de nature. Au parc de la Tête d’or, tant d’arbres superbes, étonnants et ce matin-là, une oie est venue me saluer dignement. Je présume qu’elle attendait quelques bouts de pain, mais je préfère y voir un geste de générosité de sa part. Furieusement optimiste, je le répète. Tout en marchant, je liste les nouveautés et les changements souhaités pour l’année à venir. Une liste raisonnable pour qu’elle soit réalisable.
    Puis retour à Segré-en-Anjou bleu, après quatre heures de train, une heure de bus et un quart d’heure à pied, ma valise à roulettes aux basques, je retrouve Mon Chéri sur le parking de la médiathèque qui accueille ma résidence. L’émotion qui me saisit ne m’étonne pas vraiment. Il est là. Il est intact et il m’attend. Alors je le salue et pose ma main contre sa carrosserie comme une caresse que je n’oserais pas donner. Quelques photos. Joie supplémentaire, il démarre au quart de tour. Je tapote le volant et le remercie de m’être fidèle. Musique à fond, je ne connais pas de meilleur endroit pour écouter de la musique que l’intérieur d’une voiture. Come take me de Betty Davis qui me met facilement en transe. De son bref mariage avec Miles Davis, elle garda le nom, pas la notoriété. Conduisant mon fourgon, je suis consciente de me servir d’un dinosaure de nos futurs moyens de locomotion : moteur thermique au diesel. Je déculpabilise en réalisant que j’ai respecté le deal, sauf fin août, d’un plein par mois maximum. Et globalement, je consomme moins qu’à l’époque de ma vie dans un village savoyard où je me déplaçais en voiture tous les jours. Par le pare-brise, je retrouve le paysage segréen avec ses étangs, ses bocages, ses arbres têtards et les nombreux et quelque peu déprimants distributeurs de baguettes. Je roule et me reconnecte avec mes prochains ateliers d’écriture, il y aura une classe Bac pro électro, une classe en IME, un groupe de primo-arrivants et le groupe d’adultes du samedi. Je pense aux nombreux camarades écrivains, écrivaines qui vont ainsi de lieux en lieux, animer un temps pour renouer avec l’écriture, la littérature. Gagne-pain oui mais aussi un engagement politique et social. La plupart d’ailleurs sont issus de milieu populaires. Ils et elles savent ce qu’ils doivent aux livres lus. Et quand j’ai des échos de leurs ateliers, je constate que l’exigence est là. Pas d’ateliers occupationnels mais de l’engagement.
    Panneau du musée de la Mine bleue et me voilà rendue. L’ardoise fut longtemps exploitée dans la région et on trouve nombre de friches et dans les villages les si reconnaissables alignements de maisons ouvrières. Misengrain – Je klaxonne mon arrivée même si personne ne m’attend. Vivre seule nous rend sensible à d’autres présences.

  • Mon Chéri on the road – 12

    Pare-brise gelé. Bel effet matinal vu de l’intérieur du fourgon. Heureusement, j’ai avec moi un grattoir d’une grande efficacité. Il m’a été offert à la clôture d’une résidence d’écriture dans le Jura, vers St Claude. Nous étions en janvier et il fallait gratter et parfois aussi pelleter la neige. Les températures en-dessous de zéro sont courantes dans les montagnes jurassiennes. On s’habitue. Tout est une histoire d’équipement adapté. Donc un bon grattoir car même en Anjou, il peut faire froid.
    Si en semaine je dors au chaud dans l’appartement mis à disposition par la ville, le week-end je pars dans les environs me balader en fourgon et j’y dors. Je m’adapte. Je m’équipe. Laine aux pieds, aux mains et sur la tête pour une bonne répartition de la chaleur. Dormir dans le fourgon, j’en ai besoin même si le réveil peut parfois être brutal, quand une voix à l’extérieur gueule régulièrement avec une virile énergie : Ta gueule ! Mais ta gueule !
    J’ai mis un moment à comprendre qu’un chasseur dialoguait avec son chien. Comme il faisait bien froid, je suis restée sous la couette à poursuivre la lecture de Voyage avec Charley écrit en 1960 par John Steinbeck. Récit d’un périple en camping-car à travers les États-Unis en compagnie d’un caniche royal de belle stature. Livre intéressant même si Steinbeck ressent, étonnamment, le besoin de dormir souvent à l’hôtel ou se lance dans l’éloge d’ustensiles jetables en aluminium : couverts, assiettes et aussi poêles à frire. Le tout à usage unique. Autre époque.
    Parfois, j’ai envisagé la présence d’un chien même si ceux qui aboient derrière les portails, murets, palissades, portes me vrillent les ovaires à vous gâcher l’usage des chemins vicinaux. J’aime les chiens pas ce que les humains en font.
    Je rêvais d’un dogue argentin parce le molosse dissimule un caractère affectueux, tolérant et surtout peu aboyeur. Sauf qu’un chien vous impose son rythme de vie et l’enfermer dans le fourgon pour aller au musée ou à la piscine ce n’est pas très sympa pour lui. Alors pas de chien.
    Une poule pourrait me tenter comme le navigateur Guéric parti sur les océans avec sa poule Monique ou la poule Chépa embarquée par Félix dans un étrange vélo-canoé . Le documentaire assez truculent de cette expérience est visible ici : https://www.youtube.com/watch?v=4_nDsGYrxdc.
    Bref on a parfois besoin de compagnie et une poule, ben ça vous pond des œufs – frais !

  • Laurent

    Segré-en-Anjou bleu, centre-ville, un pas de porte avec le mot taxidermiste en façade. Pas de vitrine. Juste des mots. Je m’interroge aussitôt : qui ? Quoi ? Comment ? J’ai toujours été fascinée, dans les musées d’Histoire naturelle, par la section dédiée aux animaux naturalisés. L’étrangeté du vivant figé dans la mort. Alors j’ose. Coup de fil. Rendez-vous et j’entre dans l’antre du taxidermiste.
    Laurent Joyaux est un passionné. D’abord sapeur-pompier de la ville de Paris, il profite de son temps libre pour se former à un métier qui l’attire depuis longtemps. Gamin il aimait les balades en forêt ou dans les marais pour traquer l’animal. Chasser aussi, il ne s’en cache pas. Surtout à l’arc. Il ne prélève pas d’animaux pour les naturaliser, ce sont ses clients qui lui apportent des peaux. A 35 ans, il a quitté les sapeurs pour se lancer dans le métier qui le passionne toujours autant.
    Il aime travailler tard dans la nuit : Quand je commence une bête, j’aime bien rester longtemps en contact avec elle pour lui donner forme
    Trophées de chasse, animaux de compagnie, objets de décoration ou de musées, le boulot ne manque pas. Par contre il va arrêter les animaux de compagnie, ses client.es sont souvent déçu.es, leur animal, en fait, est bel et bien mort.

  • Mon Chéri on the road – 11

    J’écris cette chronique installée sous la couette, à l’abri dans mon fourgon. Dehors la nuit. A peine 19h. Chaussettes en laine d’alpaga aux pieds. Je suis posée à Blaison-Gohier au sud-est d’Angers en prévision d’une balade dans le environs – 5h de marche – pour demain. Traversée de coteaux, forêts, hameaux et je devrais éviter la pluie.
    Avant que la nuit ne me contraigne au repli, j’ai visité le village qui compte de bien belles demeures, manoirs et un château. La contrée fut prospère et le cimetière confirme : une section, séparée du tout-venant par des murets, accueille les dépouilles de la famille de Chemellier composée de comtes, vicomtes et autres baronnes. J’ai vérifié ce nom de famille n’apparait pas dans la liste des sacrifiés de la guerre de 14-18.
    Personne dans les rues, chacun rentré chez soi et je n’allais pas tarder non plus. Quelques feuilles flamboyantes s’accrochaient encore aux branches, des lumières filtraient derrière les volets ou les rideaux, le son d’une télé. Vies intérieures qui contrastent avec ma présence dans les rues et ruelles vides. Je suis traversée par un mélange de mélancolie et de détachement. Un ressenti proche de celui de l’enfance quand je me rendais l’hiver au cours d’équitation proposé par la MJC. La nuit, le froid, l’odeur des bêtes m’enveloppaient. Je découvrais un sentiment nouveau où le présent n’avait plus un goût d’éternité. Aucune angoisse, au contraire. La conscience de ma finitude générait en moi, un grand calme et de la confiance. La lecture du Grand Meaulnes, à la même époque, m’offrait aussi ce sentiment d’un espace temps autre.
    Le froid a pris de l’élan, j’ai fermé ma parka. Il était temps d’aller tirer les rideaux du fourgon, allumer la liseuse et me préparer une soupe.
    Dans le fourgon, je suis chez moi, même si actuellement ma résidence d’écriture à Segré-en-Anjou bleu, m’amène à être logée en appartement. Le camping étant fermé, il n’y avait pas de lieu pour recevoir dignement mon fourgon. Misengrain est le nom du relais qui m’accueille. Les logements ont été aménagés dans d’anciennes maisons de mineurs. On exploitait l’ardoise et le fer dans la région. Le relais est géré par un groupe éducatif et des salarié.es handicapé.es, ils et elle forment un sympathique environnement. Au début, dormir dans une grande chambre me perturbait et dans la nuit, j’ai failli rejoindre Mon Chéri plus d’une fois (Il est garé quasi devant ma porte). Perturbée aussi de limiter mes virées aux week-ends. Je dois admettre, il est l’heure d’hiverner et j’ai pris conscience de cela pendant la traversée solitaire du village. La résidence dure jusqu’en février. Je vais partir à la rencontre de enfants, des habitants et Mon Chéri m’attendra à la porte du garage chaque samedi quand j’aurai fini mon travail. Je ne sais pas comment je vais gérer la suite de ces chroniques. On verra. J’ai le temps. Jusqu’au printemps ce sera, peut-être Mon Chéri en résidence !

  • Mon Chéri on the road – 10

    Activité réduite à l’intérieur du fourgon même si je tiens debout, il est donc essentiel pour moi de profiter au maximum de l’extérieur quelle que soit la météo. Chaque matin, avant d’écrire, je fais ce que j’appelle ma gym. Une suite de mouvements qui viennent puiser dans mes expériences de yoga, Qi Gong, gym douce, méthode Mézières. Aucune contrainte de durée mais jamais moins de 20 minutes et ce, tous les jours. Se détendre, se muscler, soulager les tensions et amplifier ma respiration. Activité que je mène en extérieur même quand il fait froid. Depuis mon départ il y a quatre mois, je n’ai fait ma gym qu’une seule fois dans le fourgon. Un jour de pluie incessante au col de Béal. J’avais réussi à trouver une série de mouvements adaptés au moins de 6 m2 de mon véhicule. Pendant mes exercice je me concentre sur les zones ankylosées, tendues ou franchement douloureuses. Je regarde loin devant pour stimuler mon regard. De retour dans le fourgon, je me prépare un café. L’eau qui bout, réchauffe l’espace efficacement. Puis j’écris.
    J’ai surélevé l’ordinateur avec une boite d’emballage pour qu’il soit un peu plus en face de moi (sinon la nuque ramasse méchamment). Après deux- trois heures d’écriture je pars marcher même s’il pleut. Comme les jours raccourcissent, je profite au maximum de la lumière pour revivifier mes muscles. Si je ne marche pas une à deux heures par jour, les nuits sont moins paisibles. Quand je marche, j’écris dans ma tête. Petite, marchant le long de la Moselle, j’appelais ça me raconter des histoires. Je rêvais d’écrire des chansons. Adolescente quand je passais mes nuits dans le buffet de la gare de Metz au lieu de dormir dans le dortoir du lycée, je racontais avec un certain brio que j’étais la plume de Bernard Lavilliers (j’avais eu la possibilité d’échanger quelques mots avec lui dans sa loge). Lui aussi se racontait des histoires sur son appartenance à la Fensch vallée et le monde ouvrier. Quand je marche, je passe en revue chaque chantier en cours. En ce moment je revisite toutes les chroniques de la caboulotte que La Fosse aux ours va publier au printemps. Exercice difficile de rassembler des chroniques dans un recueil. Je dois retravailler ces textes sans perdre l’aspect l’adresse directe . L’exercice est loin d’être simple. Ne pas tout réécrire. J’ai également en cours un recueil de fragments : Pauvre. Écrire sur la pauvreté sans être mièvre ou méprisante. Le troisième écrit est une pièce de théâtre Battements de pieds en eaux profondes pour que Laurent Brethome va mettre en scène. Bref ça bosse dans le fourgon. Sans l’écriture, ma vie nomade manquerait de sens. Parfois je vais écrire dans un bar ou une médiathèque, pour changer. Ne pas trop m’enfermer dans le cocon du fourgon. Ne pas me couper du monde. Et j’aime le dehors. J’aime rencontrer des gens et dans ce sens, je vais garder trace de certaines rencontres dans une rubrique Portraits de gens dont mon nouveau site (accessible dans une semaine) se fera l’écho. Oui ça bosse dans le fourgon.

  • Mon Chéri on the road – 9

    Il y aura eu un ordinateur foutu qui m’a laissée sans outil de travail pendant près de dix jours. Il y aura eu une bouteille thermos mal fermée qui s’écoula sur matelas, manteau et pantalons. Il y aura eu une douleur dorsale déprimante et aucun médecin acceptant de me prendre en consultation. Après plusieurs jours, enfin, un médecin du sport a redressé la situation. Nomadisme et médecine ne font pas bon ménage. Il y aura eu une balade en vélo le long du canal de Brest à Nantes avec le copain Jépé qui me trouva fort élégante dans ma manière de pédaler et j’ai accepté le compliment. Il y aura eu le camarade poète Bernard Bretonnière avec qui j’ai échangé quelques bons et mauvais souvenirs liés à notre métier d’écrivain tout en mangeant des gaufres à la crème fouettée vers l’écluse de la Martinière.  Il y aura eu l’île aux Pies et le réveil matinal à marcher à travers la forêt, le long de la falaise en pensant à ce qui devrait, pourrait s’écrire. Il y aura eu la conversation avec Lola, jeune femme qui vit en fourgon avec sa chienne Ama et comment elle chauffe difficilement ce fourgon avec un petit poêle à bois, les matins froids qui n’aident pas à quitter le lit et pourtant elle ne se voit pas vivre autrement. Il y aura eu Redon et le café pris avec Gwenola Furic, professionnelle en restauration et conservation de photographies. Elle m’a parlé de l’écriture qui l’aide à penser la photo et moi, de la photo qui m’aide à penser l’écriture. Il y aura eu la balade dans la ville au charme indéniable malgré le trop de voitures puis une soirée cinéma à regarder Les Harkis de l’impeccable Philippe Faucon. Il y aura eu le texte écrit en contre-champ du travail photographique de Valérie Couteron sur la fonderie AB à Saint Genis-Laval pour le musée Gadagne. Il y aura eu du vent, du soleil, de la pluie, de la boue et la lecture de Sur la route de Jack Kerouac arrêtée vers la page 80, ne supportant plus la misogynie du personnage. Il y aura eu un jour d’inquiétude pour la santé de l’une de mes filles. Filles qui même devenues grandes restent mes bébés. Il y aura eu Xavier l’aménageur de mon fourgon toujours disponible pour répondre à mes inquiétudes ou résoudre un problème souvent dû à mes méconnaissances techniques. Il y aura eu un aller-retour à Lyon et ma certitude que je n’ai plus envie de vivre dans cette ville. Il y aura eu la traversée de la Loire en bac de Pèlerin à Couëron et moi excitée comme une gamine par cette traversée. Il y aura eu des prix littéraires donnés et la certitude que cela n’a rien à voir avec la littérature qu’on aime et le sens qu’on lui donne, puis s’avouer être un peu jalouse. Il y aura eu des ami.es qui facilitent la vie en vous ouvrant la porte. Il y aura eu quatre mois déjà à vivre en écrivaine nomade même si bientôt une résidence d’écriture à Segré-en-Anjou bleue rendra la vie plus sédentaire. Il y aura eu les carnets où je couds, brode, traverse et troue les pages. Il y aura eu la soupe jetée sur des œuvres à l’abri derrière des vitres et je suis certaine que Van Gogh jetterait de la soupe à tous ceux et celles qui vendent tasses, serviettes ou cravates à son effigie. Il y aura eu du temps qui passe et moi qui avance. Il y aura eu le monde qui grince des dents et ne m’empêchera pas de sourire.

  • Mon Chéri on the road – 8

    Nomade oui, mais pas encore grande voyageuse, cela viendra. L’écosse en ligne de mire. Je précise cela car parfois la question est posée : Tu vas où ?  T’es où ? Et l’on s’étonne de me voir bouger si peu. Effectivement pas de longues distances depuis le mois de septembre. Du local. J’économise le carburant et A côté c’est déjà loin pour moi. Sur mon téléphone, j’ai installé l’application Park4night qui permet de partager des bons plans entre camping-caristes mais je ne l’utilise pas. Je préfère trouver par moi même en prenant le risque de ne pas trouver justement. Dormir sur un terrain en pente, près d’une route bruyante au matin ou le long d’un camping avec animation nocturne. Comme je bouge le lendemain, rien de traumatisant. Je me sers de mes cartes IGN pour repérer un plan d’eau, un bout de forêt ou un site remarquable. J’évite d’utiliser le GPS sauf quand je ne sais vraiment plus où je suis. La quête d’un lieu où me poser m’excite beaucoup. Laisser faire le hasard et mon intuition. Un nom de commune un peu singulier peut susciter ma curiosité et j’aime  bifurquer à gauche parce que cela me convient mieux que de bifurquer à droite. Ma méthode me réserve le plus souvent des bonnes surprises. Ainsi après avoir pique-niqué au pied d’un superbe château d’eau qui était dans mon champ de vision depuis un bon moment, je me suis laissée faire par une discrète pancarte m’invitant à rejoindre les bords de la Vilaine – Quel nom ! La Vilaine qui est bel et bien un fleuve,  m’a offert un bout de Paradis où j’ai pu échanger avec deux pêcheurs curieux de mon mode de vie. Je leur ai offert le café. On a causé pêche même si je connais surtout la pêche en mer. Jour de soleil, la porte du fourgon était ouverte sur un paysage d’eau, d’arbres et d’oiseaux avec de temps en temps des cyclistes ou des promeneurs pour traverser mon champ de vision comme sur un écran de télévision. Si l’intérieur du fourgon ne change pas, dehors est à chaque fois nouveau. Bien entourée, je me suis mise au travail : finaliser le recueil de textes écrits par l’équipe du CMP – enfance de Givors, débuter le texte qui accompagnera les photos de Virginie Couteron au Musée Gadagne, boucler le sommaire du prochain numéro de Gustave Junior. Bien que nomade, je ne suis pas à la retraite et le montant affiché par le site dédié à cet inévitable moment de ma vie, me convainc qu’un jour vivre dans un fourgon ne sera pas un choix mais peut-être bien une nécessité. L’augmentation du prix des loyers, de l’électricité, du gaz et de la nourriture rétrécissent l’horizon. Je ne m’inquiète pas trop car je sais vivre avec peu. Le livre de Jessica Bruder, Nomadland, sur les conditions de vie de retraité.es américain.es contraints d’habiter dans des campings-cars ou fourgons souvent moins luxueux que le mien, est riche en enseignement. Des plus de soixante ans dont la maison a été saisie, se retrouvent nomades et travailleurs saisonniers. Amazon profite largement de cette manne en main d’œuvre certes plus lente que les jeunes mais plus docile. Le livre approfondit cet aspect de l’exploitation des séniors par rapport au film. Alors j’ai le sentiment de me préparer. Je verrai bien jusqu’où me mènera ce nomadisme, terme que  j’ai imprimé avec une certaine joie sur ma carte de visite : écrivaine nomade. Voilà ce que je suis à un âge où l’on voudrait me contraindre à la marche nordique ou aux croisières culturelles. Le bonheur c’est quand rien ne vous manque et pour l’heure, il ne me manque rien. Du moins rien de matériel. Parce que oui, parfois, j’aimerais bien être occupée par un sentiment amoureux. Heureusement l’amitié est là et je croise nombre de personnes généreuses à mon encontre. Le jour décline, les deux pêcheurs de la Vilaine repartent riches en poissons et oublie de m’en offrir un –  pourtant il était bon mon café. Pas grave. Je vais aller marcher un peu, profiter de la lumière, fatiguer mes muscles et écouter la playlist créée à partir des chansons citées dans le livre d’Yves Charnet, Chutes. Chansons populaires françaises. Pas tous les jours que j’écoute du Serge Lama, surtout au bord de la Vilaine.

  • Mon Chéri on the road – 7

    Mon chéri on the road 7 –  Il y aura eu la visite du site mégalithique de Carnac qui fascine même si on apprend que certains menhirs ont été importés pour ne rompre la continuité des alignements. Sur un site touristique il faut toujours se poser la question : Qu’est-ce que je vois vraiment ? Qu’est-ce qu’on veut me donner à voir ? Puis il y aura eu l’île d’Houat, accueillie par le copain Pierre Joubert qui tomba amoureux de l’île dès les années 70. Vacances d’été avec sa compagne, les enfants et les ami.es en mode camping sauvage, cheveux longs et seins nus. Son amour pour ce bout de terre n’aura jamais tari et il lui a d’ailleurs consacré un livre Enez-Houat qui rassemble dessins, aquarelles, souvenirs et portraits d’habitant.es. Mon chéri est resté à quai (pas de voitures sur Houat). Excitation à marcher le long de la côte, le long des plages, sous un ciel toujours en mouvement, puis baignade dans une eau fraîche et profonde. Le sentiment, en l’absence de touristes, que tout le paysage m’appartient. J’ai été saluer la maîtresse de la classe unique, échange bref car elle avait le bateau à prendre. Et le bateau ça ne se rate pas. Je me mets à rêver d’une résidence d’écriture, d’un atelier de poésie avec les enfants – en tout cas la revue Gustave Junior y a déjà trouvé une place grâce à Anouk,  26 ans et un enthousiasme qui fait du bien. Elle aura tout fait pour vivre sur l’île et elle y est parvenue. Le temps nous aura offert une belle rincée pour revenir très vite au soleil. Marcher, nager et boire le paysage. Au retour, sur le quai,  en attendant l’arrivée du Melvan pour rejoindre Quiberon, on pouvait voir un contrebassiste accompagner une femme chantante. Cette femme est la capitaine du bateau : le Notre-Dame-de-Rumengol. Une gabare de 21 mètres de long pour 6,5 mètres de large. Pierre s’est empressé d’offrir une aquarelle du bateau à la chanteuse-navigatrice. Sublime moment. Sentiment d’ivresse et (dejà) de nostalgie. Je ne sais pas expliquer ce qui m’a traversée sur cette île. L’envie de revenir tout simplement. De prendre du temps même si je sais que vivre sur une île n’est pas facile. L’ailleurs est difficile à rejoindre et il faut composer avec les gens d’ici quelques 224 habitants et près de 3000 touristes par jour l’été. Le bateau nous emporte, le vent emmêle les cheveux,  doudounes et coupe-vent sont fermés haut. Mon envie de revenir est sincère mais peut-être, simplement, un engouement passager. Je verrais. Résider sur une île m’avait déjà traversée suite à un reportage sur l’île Langeness au Nord de l’Allemagne jusqu’au plan sur l’important rayon d’alcool de la petite épicerie locale qui m’avait refroidi. Maintenant que je ne bois plus, le problème ne se posera pas. J’ai retrouvé Mon Chéri et j’y ai fêté le prix Nobel d’Annie Ernaux en buvant un gingembre-citron décapant. Pour la première fois ce genre d’annonce a suscité une véritable joie en moi. L’œuvre de l’écrivaine m’accompagne depuis longtemps et l’engagement de la femme m’est familier. Sur les réseaux sociaux, les réactions violentes, stupides et souvent infondées ne m’ont pas  vraiment surprise. On peut ne pas aimer ces écrits, ses engagements mais lorsqu’un poète la traite de nullité, quelque chose m’effraie vraiment même si je sais que le mot poète ne protège pas de la connerie. Personnellement je me sens son héritière. Sous la couette qui tient chaud, je relis L’événement dont un imbécile avait dit que c’était une dégueulasserie alors que c’est l’appropriation du corps des femmes qui est la vraie dégueulasserie de ce monde.Lire dans ce sens l’article très éclairant de Johan Farber sur Diacritik ici