[le site de Fabienne Swiatly ]

C'est le bleu changeant du ciel comme une fiction.

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Les beaux jours est un film de Marion Vernoux. Un film où l'on suit le quotidien et l'extra-quotidien d'une femme de soixante ans qui va vivre une liaison sexuelle avec un homme plus jeune. Cette femme est jouée par Fanny Ardant, ce qui fait retomber aussitôt le propos. La plupart des femmes de soixante ans auront du mal à se reconnaitre dans l'actrice. En général, il leur manque des centimètres de hauteur, de longueur de cou, de tour de lèvres, de cheveux voire quelques kilos en plus. Sans parler des éclairages de cinéma qui rajeunissent, sans douleur, bien des visages et des corps. Film agaçant qui semble dire, encore une fois, que seule les femmes belles ont une vie à l'écran. J'ai pensé à un autre film bien plus troublant et riche : Tous les autres l'appellent Ali de Rainer Fassbinder, sorti en 1974. Le titre allemande signifie  littéralement : La peur mange les âmes. Une veuve et un immigré marocain, bien plus jeune qu'elle, se rencontrent dans un bar et vont vivre une relation amoureuse. La comédienne Brigitte Mira a un physique moins élogieux que Fanny Ardant. Elle fait son âge comme dirait l'autre. Fassbinder nous embarque avec brio et lucidité dans cette histoire. Deux cœurs solitaires qui vont se tenir chaud puis finiront par s'aimer et connaitre des problèmes de couple d'une grande banalité : l'usure des sentiments. Il y ait question aussi du racisme ambiant en Allemagne. Les deux protagonistes ne sont pas issus de la bourgeoisie et ne peuvent donc pas s'offrir un week-end à Reykjavík sur un coup de tête comme dans le film de Marion Vernoux. C'est un film qui ne cherche pas à nous imposer de l'empathie pour la femme, généreuse mais un peu pénible ou l'homme, parfois trop secret et versatile. Le film de Marion Vernoux me met en colère car tout le monde ne s'appelle pas Fanny. La question des femmes dites belles, surtout au cinéma, me dérange depuis quelques temps :  Qui décrète qu'une femme est belle (donc les autres ne le sont pas) ? Quel est le mérite d'une femme dite belle ?  A quoi elle sert exactement ? Quel pouvoir donne une femme dite belle à celui ou celle qui la manipule ? N'est-ce pas une forme de paresse de la part du réalisateur ou de la réalisatrice : on dirait qu'elle est belle, donc on dirait qu'elle est désirable. Toujours ça de pris sur le scénario. Et c'est ce que j'aime dans le film de Fassbinder, il ne filme pas une femme désirable mais il filme le désir. Ce n'est pas la même chose et c'est bien plus puissant.

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A partir de septembre, mon habitat passera de 100 m2 à 8 m2. Ce petit espace, sera mon seul lieu de vie de toute l'année et ensuite je vivrai dans un fourgon aménagé, tout aussi petit mais nomade celui-là. Choix de vie. Pas une obligation, c'est important de le souligner, même si mes moyens financiers sont modestes et que restreindre mon espace vital, me permettra d'économiser pour un futur voyage. Huit mètres carrés, il faut donc me séparer de mes meubles, objets, livres etc.. J'ai déjà évacué un grand nombre de choses mais il en reste toujours et encore. Je donne beaucoup. Revends un peu. Mais il y a toujours du trop. Même si une partie de mes livres, après avoir passé deux ans dans un garage, puent tellement que même Emmaüs, n'en veut pas. Direction la poubelle. C'est fait ! Mais il en reste encore. Le fourbi du passé. Samedi j'ai été à la déchèterie pour un premier bon débarras. J'ai longuement hésité devant un carton : jeter ? Ne pas jeter ? J'ai fini par demander au gardien des lieux - gentil, souriant et joli garçon : J'en fais quoi ? Aussitôt il m'a répondu : les encombrants ! désignant le container le plus éloigné. Et c'est comme s'il m'ouvrait de nouveaux possibles. Ce mot d'encombrant pour les déchets je le connais mais il prenait ce jour-là toute sa force. ENCOMBRANTS. Ce qui encombre. Ce qui n'est pas matière noble ou recyclable. Le rebut. J'ai pris le carton, je l'ai balancé par dessus bord. En partant, je me suis dit que je ferais bien, un jour, une résidence d'écriture dans une déchèterie pour le recyclage, pour les encombrants, pour le joli gardien des lieux ...

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Une de mes photos préférées. Sans retouches. Une photo qui me donne à penser au travail du Caravage. Dans ses tableaux, il savait mettre la tragédie au centre. Ici, l'autre offre quelque chose de lui sans le savoir. Une main puissante qui se loge dans une nuque fragile. Photo sensible car ce même homme quelque mois plus tard tournera le dos à notre histoire, définitivement, car sa vie sera ailleurs. Sur cette même nuque, lors de notre dernière rencontre, je poserai un baiser furtif mais il ne se retournera pas. L'histoire est finie. A ce moment-là, il ne présume en rien de  la béance qu'il vient de creuser en moi. Je me croyais à l'abri de ces puérils sentiments. Je suis quelqu'un de raisonnable. Au-dessus de ça. Ce ça qui me fera, bien vite, osciller entre le plus mauvais des romans de gare et les grandes tragédies classiques. Au-dessus de ça -  pourtant dans un Relay de la gare de l'Est, je lirai l'horoscope d'un quelconque magazine dit féminin pour savoir s'il reviendra un jour. Renouons ainsi avec les phrases magiques de l'enfance : si je ne touche pas les lignes du trottoir, j'aurais une bonne note en dictée. Et je me souviens d'avoir envoyé le texte de la Fulgurance du geste, qui parle d'amour, à une amie poétesse dont la réponse fut sans équivoque : Pas pour moi. Parler d'amour, parler de chagrin d'amour serait-ce vulgaire ? Thème bien plus présent dans les chansons populaires que dans les textes littéraires (il me semble). Je crains pour la première fois de trop m'exposer. D'être ridicule. Alors que j'ai écrit des textes parfois très crus ou très violents. Je regarde  à nouveau la photo, je voudrais faire entrer l'homme dans une fiction. Faire  en sorte, que l'homme réel devienne très vite un étranger. L'oublier pour mieux me souvenir. Et me dire qu'avoir été aimée, c'est déjà beaucoup. Je pense des choses raisonnables mais ouvre au hasard un livre de la bibliothèque comme j'ouvrirais un livre de divination : Va-t-il me regretter ? Et le hasard, sans aucune tricherie, me donnera à lire un extrait de Quarante cerf-volants de la poétesse arménienne Salpy Baghdasssarian  (éd. Des Lisières) : Seule la brise / peut écarter deux fleurs / et laisser voir  / la petite fleur blottie. 

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Achever un texte. Moment particulier où on se dit : C'est bon. C'est fini ! L'ossature, la chair, le muscle, tout est là. Bien sûr, il y aura des retouches, mais le texte tient debout. Depuis quelques jours, j'étais confrontée à une difficulté, les derniers vers de Mère éléphante ne fonctionnaient pas. C'était mou. J'ai fini par trouver. Dans ce poème narratif où se confronte une mère malade des nerfs, expression courante dans les années 70 et une adolescente solitaire curieuse de poésie, la mécanique de fin n'était qu'un petit filet d'eau. La mère quittait le texte trop tôt. Alors, j'ai repris. J'ai imprimé les dernières pages, je me suis installée à la table de la cuisine, là où la lumière est comme une promesse de légèreté, et j'ai relu à voix haute. D'une voix neutre (surtout pas d'emphase). Puis j'ai quitté le texte plusieurs fois pour me servir un café ou passer un coup d'éponge sur l'évier. Relecture. Réécriture jusqu'à ce que je sente que tout tenait ensemble. L'autre difficulté avec ce texte était de rester à hauteur de vocabulaire d'une adolescente sans verser dans la caricature d'une langue dite jeune. Et toujours le Plaisir du texte de Roland Barthes comme garde-fou. Achevé. Mon texte est achevé et je vais l'envoyer à Maud Leroy des éditions Des Lisières qui le publiera en juin. Lâcher enfin ce texte débuté pendant ma résidence à la Maison Julien Gracq - puis laissé en jachère jusqu'à l'an dernier. Maud va le relire, souligner sûrement quelques passages bancals, et il me faudra y retourner mais, cette fois-ci, sans chercher à tout réécrire. Seulement répondre avec ou contre ce qu'elle aura souligné. J'apprécie ce moment où un autre, le premier lecteur (lecteur averti) intervient dans mon texte. Puis l'imprimerie viendra clore la possibilité de réécrire. Ensuite je passerai à la relecture finale de Jusqu'où la ville publié par Le Clos Jouve. Deux livres qui sortiront en même temps car les deux maisons vont se prêter main forte et c'est pour moi une joyeuse alliance. D'autres chantiers m'attendent déjà mais certains finiront définitivement dans le dossier d'archive que j'ai humblement intitulé : Pour la postérité.

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Cette photo est visible sur le perrey d’Étretat. Avec le petit garçon, nous l'avons longuement regardée et je lui ai dit qu'un de ces moussaillons était peut-être son arrière-arrière-grand-père : Dédé Vatinel, mais je ne sais pas lequel, même si l'un d'entre eux lui ressemble particulièrement. Tant d'enfants à l'époque embauchés sur les bateaux de pêche. Je lui raconte la chance que j'ai eu de remonter filets et casiers avec cet aïeul. Nous continuons notre balade en front de mer - plusieurs aller-retour entre la falaise d'amont et la falaise d'aval. Il prend soin de bien taper, à chaque fois, son pied contre la marche ou la balustrade avant de virer de bord. C'est un rituel des gens d'ici, mais peut-être devrais-je l'écrire au passé. Je viens faire mon perrey plusieurs fois par jour et, à chaque fois, je pense aux fantômes du passé tout en saluant les connaissances du présent. A chaque balade, la mer, le ciel, l'air, le vent nous offrent une variante dont je ne me rassasie pas. Climat changeant, parfois difficile pour les personnes à l'humeur fragile. Sur un des panneaux routiers des environs, il était joliment inscrit les mots de Météo délicate. Depuis plusieurs années, je suis tenaillée par l'envie d'écrire un livre sur Étretat, raconter l'histoire des petites gens et pas seulement celles des propriétaires de villas ou des descendants d'un ancien président de la République. Oui j'aimerais... mais quelque chose d'effrayant, de trop énorme. Un peu comme lorsque j'essaie d'embrasser d'un seul regard la mer et les falaises et que le tournis me prend. Trop de ciel, trop d'eau, trop d'air... trop de beauté allais-je écrire - et bien sûr c'est réducteur. En tout cas le vertige me prend parfois et j'ai besoin de me réfugier entre quatre murs. Besoin de tourner le dos au paysage même si la mer impose encore sa présence avec le cri des mouettes partout dans le ciel. Cerner Étretat avec les mots, car si rien ne bouge ici, tout change pourtant. Et si l'arche et son aiguille semblent immuable présence dans le décor, les pans de falaise qui parfois s'effondrent, viennent me dire, nous dire que mémoire d'humain est matière friable.

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C'était un repas, simple et bon. Nous avons parlé littérature, défaite de la culture institutionnelle, nécessité de l'art et absence d'un projet politique fort (le mot collectif est revenu plusieurs fois) Puis j'ai dit je ne sais pas quoi penser de notre époque. Lui qui est éditeur, a répondu pourquoi vouloir penser quelque chose à tout prix. Écris et tu verras bien. Écrire oui. Et tisser également car le tissage est entré dans ma vie à mon plus grand étonnement. La première rencontre a eu lieu en regardant la série allemande de Lars Kraume : Bauhaus un temps nouveau. Une école exigeante et créative dont les cours s'appuyaient à la fois sur l'artistique et l'artisanal. École dirigée par l'architecte Walter Groupius. Dans ce film je découvre l'atelier de tissage des filles, tous les apprentissages de l'école ne leur étaient pas accessibles. Coup de foudre alors que n'y connais rien. Moi qui ai vécu longtemps avec deux mains gauches comme avait réussi à me convaincre ma mère, je veux apprendre à tisser. Et même si je sais tricoter du jacquard, je manque souvent de patience et de connaissance pour les arts dits manuels. Oui coup de foudre pour la matière tissée. Coup de foudre pour le répétitif du geste. Coup de foudre pour les créations de Gunta Stölzl qui a contribué à transformer l'artisanat textile en avant-garde. Et aussi la puissante familiarité du vocabulaire de la couture qui a tant à voir avec l'écriture. D'ailleurs le mot texte est un dérivé du verbe latin texere qui signifie tisser. Le métier est là. Mon métier à tisser est là. Les fils de coton et de soie sont là. Le fil de trame aussi. Je suis intimidée mais dès la semaine prochaine je vais me lancer. C'est un métier pliant qui offre une ensouple de 70 cm de large. Ni trop grand, ni trop petit car il devra bientôt tenir dans une roulotte. Je ne sais pas pourquoi le tissage s'est ainsi insinué dans ma vie, peut-être est-ce une façon de me fabriquer un lien avec les filles de cette école que j'aurais aimé fréquenté. Un lien avec mes origines allemandes qui ne viendraient pas seulement puiser dans les atrocités de la deuxième guerre mondiale. Faire partie des filles du Bauhaus presque cent ans plus tard. Tisser pour décoller mes yeux du présent sans vraiment détourner le regard. Il faut parfois s'éloigner du sujet pour y voir plus clair.
Les filles du Bahaus ici 
Photographie des tissages de Colette Gauzit, merveilleuse tisserande Lyonnaise (Showroom Galerie 7) 

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Ne plus savoir très bien quoi penser et parfois dehors est difficile. Surtout en ville. Mais il faut bien marcher, se bouger, agiter la vie en soi. Surtout quand tu as le cœur chiffon. Alors la musique. Vitale. Nécessaire. Écouter ce qui va bien avec l'instant. Marcher vite. Écouter. Et le monde reprend un peu d'ampleur. Va ! Je me dis. Va ! comme le nom de la revue de poésie inventé avec Mateja Bizjak et Nicole Pérignon. VA ! parce que même quand cela fait peur, même quand l'avenir est embrouillé, même quand la nuit nous est interdite, même quand l'autre serait un risque à prendre, il faut bien aller. Avancer. Va ! Va ! Va ! et j'écoute la musique pour remettre de la fiction dans ce monde qui contient trop de statistiques, de tests, de trouille et de résignation. Une envolée de guitare et le jogger se déplie comme un conquérant, une retenue de violon et la femme qui s'égosille au téléphone devient l'oracle du présent, une contrebasse s'impose et mes larmes sont un appel à l'au-delà qui est une possibilité de guérir et pas seulement mon numéro de sécurité sociale. Le monde est plus grand que nos misérables peurs. L'amour est là, l'aventure est là, les batailles à mener sont là, la poésie est là, le faire ensemble est là. Mourir c'est depuis toujours. Qu'est-ce qui nous effraie tant ? Je mets de la musique parce qu'il ne peut y avoir comme seule réjouissance celle de nous enfoncer un écouvillon dans le nez. La musique pour reprendre des forces et me dire que tout est là. Et que ça VA ! Près du fleuve les arbres posés comme des pattes d'éléphants géants semblent m'observer. C'est cela, je veux des éléphants géants pour écraser ma petite peur, des oiseaux pour me décoller le nez des seules vitrines du nécessaire et de la musique pour me pousser de l'avant. Je suis forte. Vous entendez : Je suis forte ! Je vais même si c'est un peu de guingois. Et si je dois mourir que ce soit comme un être vivant.

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Journal du bord - 1er septembre - Tôt le martin, je marche en bord de Saône. Peu de monde. Lui arrive de face, en vélo, engoncé dans une parka, casque sur la tête, masque sur le visage. Il roule vite et me lance : Et ton masque ! Je l'ai baissé, étant seule sur le quai. Lui par contre roule là où c’est interdit aux vélos, alors je lui lance : Et la piste cyclable, connard ! J’enrage de tout mon ventre et de toute ma mâchoire. Excessive. Depuis quelques jours, j’ai des bouffées de colère, d’enragement envers la moindre personne qui déroge à tel ou tel règlement alors que moi-même... Je suis devenue intolérante. Rage qui se nourrit de ma difficulté à subir des obligations qui m’infantilisent, sans chercher mon adhésion. Subir des décisions comme si nous étions encore en situation de crise (ce qui n’est plus le cas) alors qu’il nous faudrait, surtout, apprendre la gestion des risques (en sachant que le risque zéro n’existe pas). Faire adhérer à des décisions est beaucoup plus efficace que de contraindre ou punir, sinon ce sera une responsabilisation de façade. Pour preuve, notre manière inappropriée de gérer nos masques (réutilisés plusieurs jours d’affilée, voire plus) Masques pour éviter le PV et permettre l'accès aux espaces publics. J'ai constaté aussi que les discussions, à ce sujet, sont d’une violence assez rare, comme si le monde était divisé en deux (les pour et les contre), et que forcément, la partie adverse est bornée et inconsciente ou, inversement, soumise et pleutre. Il y a quelques jours, j’ai eu une discussion un peu tendue avec une amie qui trouvait ridicule la demande des enseignants d’enlever le masque quand il y a deux mètres de distance. Comment peuvent-ils savoir s'il y a un mètre ou deux ? C'est du foutage de gueule, me dit-elle. Habituée aux salles de classe, je sais que l’enseignant, debout devant le tableau, est suffisamment loin pour parler à l'ensemble de la classe sans masque.  Mon amie a eu cette réaction car elle ne connait pas le terrain et moi, je n'a pas eu la patience de lui expliquer. Un poisson jaillit bruyamment de l'eau et me ramène au calme de la rive. Poisson que l’on ne peut pas manger à cause de la pollution de l'eau. Une pollution qui nous laisse globalement indifférents. Je respire profondément. Je veux être capable d’entendre une parole, constater un comportement qui n’est pas forcément le mien sans être envahie par de la haine ou de la colère. Je veux tenter encore et encore de penser que la complexité du monde, n’empêche pas de prendre des décisions collectives et sages. Un autre poisson ou le même jaillit à nouveau, je vois ses écailles briller avant qu’il ne disparaisse sous l’eau. Ce poisson bien qu'impropre à la consommation, n'en n'est pas moins vivant, puissant et terriblement beau.

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Journal du bord 3 (début mars) - Rituel du matin : ranger la roulotte (4 mètres carrés supportent mal le désordre) un peu de gym puis écrire. Il me semble avoir du temps. Un vrai temps devant moi. Sans aucune contrainte et même si je ne trouvais pas à l'occuper ce temps, je ne me sentirais pas coupable. Après l'écriture (Trois fois Saïd et ce bref journal) j'envoie un message à un ou une amie. Un message que je prends le temps de rédiger. Pas envie de téléphoner. J'essaie d'écouter un peu moins la radio. Les mêmes messages qui sèment de l'anxiété. Logorrhée des chiffres et des mauvaises nouvelles. J'ai arrêté aussi de lire H.P. Lovecraft - les messagers de l’apocalypse sont déjà assez nombreux sur les ondes. Je ne sais pas pourquoi, j'aimerais relire Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand. 

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Journal du bord 2 (début mars ) - Je ne voulais pas tenir de journal et pourtant, je note, j'écris. J'ai ouvert un cahier. Je cherche encore la bonne entrée. Le terme journal DU bord, m'intéresse particulièrement car je m'interroge : Nous sommes au bord de quoi ? Six semaines. Le confinement pourrait durer six semaines. Écrire. Habiter l'inconnu. L'éloignement des autres. Quelque chose a lieu qui n'a encore jamais existé dans mon parcours de vie. C'est éprouvant. C'est excitant aussi. Avec lui, nous écoutons la radio toute la journée et le sort de l'Italie avec ses trois semaines d'avance nous intéresse particulièrement. Je fais d'étranges rêves et je n'ai rien trouvé de mieux que de lire la terrible nouvelle d'HP Lovecraft, La Malédiction de Sarnath.

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Journal du bord 1 (début mars) : Me voilà confinée dans ma roulotte en pays drômois. Sept hectares de prés et de forêt. Ce n'était pas prévu mais certainement le meilleur lieu pour traverser cette expérience. Je le sens. L'agenda me dit que le temps qui si souvent me manque, est enfin disponible. Mais ce n'est pas un temps de repos car, partout, sur les murs, les vitrines, les portes, les devantures, les écrans... s'affiche le mot nouvel ordre. Fermeture jusqu'à nouvel ordre... Et je ne peux empêcher l'expression Ordre Nouveau d'envahir mes pensées. A mon compagnon je lis Le Grand troupeau de Jean Giono. La boucherie de la première guerre mondiale. A la radio le compte journalier des morts, des contaminés a débuté.

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Confinement. Tout un pays confiné. Italie. Quelques heures d'ici. Ce matin, tout me semble vain sauf la danse. Mon corps en mouvement, en musique, en vie. Follement en vie. Tout le reste bien vain puisque la mort se rappelle à nous. Comment avons-nous pu oublier ?  Comme si l'effet miroir de nos photos, de l'appel des vitrines, de nos pauvres petits égos, se fissurait enfin. Je suis si peu, presque rien et pourtant miraculeusement vivante. Ça, seulement, ça. VIVANTE. Alors oui, il faudra bien couper les moteurs, ralentir le débit. S'arrêter et réfléchir. Laisser venir. Comme si ce virus nous offrait l'occasion de mettre nos systèmes, dits économiques, sur pause. Enfin sur pause. Et moi, ce qui me saisit, ce n'est pas l'angoisse, le désespoir mais toute la vitalité qu'il y a en moi, malgré oui malgré. Vivante. Putain je suis vivante. Alors j'écoute Deena Abdelwahed, Marcus Miller, Selah Sue, Brigitte Fontaine... et je danse de mon corps qui n'est plus jeune mais tellement vivant. Que cesse ce commerce qui met à mal la mer, la terre, les hommes et les femmes. Que cesse le cauchemar de nos faux besoins. Mettons nos corps en mouvement, on peut être ensemble sans se toucher puisqu'il faut garder de la distance. On peut épuiser nos faux désirs avec du muscle et de la sueur. On pourrait même laisser venir du son. Un son qui viendrait de loin et qui serait le plus beau des hymnes à la vie. Bouge mon corps. Bouge. Laisse monter ce que tu es à l'intérieur. Bouge, bouge. Nous sommes vivants et c'est ça la seule beauté du monde.

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Humaine, joyeusement humaine, terriblement humaine, indécrottablement humaine, délicieusement humaine, désespérément humaine car malgré la violence sociale, malgré les turbulences climatiques, malgré l'errance des plus pauvres, malgré la main-mise des puissants, malgré la bêtise crasse de ceux qui se veulent l'élite, malgré la violence faite à ceux et celles dites différentes, malgré malgré, malgré, malgré ... il suffit d'un ciel offert, d'un musique poignante, d'un livre saisissant, d'un rire partagé, d'un baiser profond, d'un regard vrai, d'une main tendue, d'une blague bien sentie et tout devient à nous vivable. Avec cette joie qui parfois me saisit. Cette joie qui me redresse la tête, m'ouvre les poumons et me rend un peu, beaucoup plus forte. Elle me met à hauteur de la vie. Je dois  bien cela à ceux et celles qui se sont battues et se battent encore pour que  mon horizon ne soit pas toujours bouché. Oui parfois furieusement, je sens le bonheur me saisir malgré, malgré... Cette sensation que rien ne me manque. Sensation furtive mais bien réelle. La vie. La vie, malgré, malgré. Et à mon tour, je peux me battre pour ceux et celles ...

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