[le site de Fabienne Swiatly ]

La couleur absente de la Lorraine.

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Je marche sur la neige gelée. Craquements à chaque pas. Depuis la nuit des temps la neige gelée craque sous les pieds des marcheurs. Je marche pour préparer l’atelier de demain avec la classe de première L du lycée de Saint Claude. Traces de pas dans la neige : lièvres, chevreuils, chats et le dessin régulier des semelles d’autres marcheurs. Je suis des traces. Je regarde des traces. L’atelier de demain me tracasse sans que je sache vraiment pourquoi. Je voudrais qu'il mette les élèves en mouvement. Pourquoi ce besoin de faire faire écrire les autres ? Parce qu’un jour l’écriture et la lecture m’ont sauvé la vie ? Non ce n'était  pas un jour, mais au fur et à mesure des livres ouverts, des livres lus et des mots écrits, la littérature m’a solidifiée. Elle m’a mise debout. Elle m’a donné une ossature pour avancer libre. Elle m’a émancipée pour que je puisse faire des choix loin des exigences ou plutôt des non exigences de mes parents. Des personnes ont permis que j’ouvre des livres et  que j’entre en conversation avec la pensée d’hommes et de femmes écrivaines. Que je me nourrisse du savoir d’hommes et de femmes qui n’avaient pas mon âge, pas la même histoire ou alors si, justement qui avaient une histoire proche. Écrire c’est entrer en conversation avec sa mémoire, ses savoirs et aussi ses ignorances. Je marche, la neige craque toujours. Le soleil se cache derrière les arbres. Une rivière coule sous la glace, puis je me suis dit : et toi ? Si tu devais écrire un texte en convoquant une autre langue que ferais-tu ? Pas la langue allemande que tu connais déjà bien, que tu manipules régulièrement. Comment ferais-tu avec l’anglais par exemple ? L’anglais … Je marche et un bout de phrase s’impose. Même pas un bout de phrases, deux mots brefs : Hey baby ! Pourquoi ces deux mots ? Deux mots surgi d’un film en noir et blanc ? Lui smoking et elle cigarette élégante. Deux mots surgi d’une chanson qui swingue ? Hey Baby ! La vie comme dans une chanson. La vie comme dans un film. Un soldat américain, un GI qui interpelle une jeune femme allemande. Une toute jeune femme. Elle lui sourit car la guerre est terminée. Elle lui sourit car les hommes encore vivants ne seront plus envoyés au front. Elle lui sourit parce qu’elle n’est pas morte et qu’il est beau dans son uniforme. Hey baby ! dit l’Américain et la jeune femme lui sourit encore. Hey baby ! Il répète et la jeune femme le suit. Elle croit à l’amour. Elle veut bien se rapprocher. Elle dit oui à la vie. Sie sagt ja. La jeune femme fait swinguer son corps et celui de l’Américain. Puis la jeune femme ne danse plus. Elle pleure … c’est la vie aussi. Là dans son ventre, un enfant va naitre qui ne parlera que l’allemand.  Elle dira Mein kleiner Schatz à son enfant. Mon petit trésor. Trésor de guerre. Deux petits mots ont réveillé une lointaine histoire en moi. Les mots en savent parfois long sur nous ! # Résidence Mon cœur balance (entre deux langues) - Maison de la poésie Transjurasienne #

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J'entre dans le premier salon de coiffure près de chez moi quai Pierre Scize. Petit salon sans musique, sans radio, sans rendez-vous. Très vite je suis au chœur d'une pièce de théâtre, d'un moment de vie. Elle a 72 ans, se nomme Olga, son père était Géorgien. Elle a ouvert ce salon en 67. Arrive une copine et c'est elle qui me lavera les cheveux, arrive sa sœur jumelle qui balaie tout en racontant la mort de son mari, elle a été championne de France de bowling, arrive un jeune gars qui prépare le café pour tout le monde : Il a juste besoin d'un tour d'oreille. Les téléphones sonnent, n'importe qui répond. On fait des blagues à l'interlocuteur. Ça parle fort, de tout, de Macron, du film Leto, des bienfaits du gingembre, des changements dans le quartier, de la disparition du café Chez Paulette. Étourdissant et drôle. Elle me fait une jolie coupe. Je paie et je dis : A la prochaine en sortant. Olga est ravie : Oui à la prochaine.

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Je n'ai pas vu passer le 18 au 19, happée par la lecture d'une biographie de Zola. Quelques pétards peut-être... et de toute façon, je m'en fous. Des années que je me tiens à distance de ce moment festif parce que je ne supporte pas l'idée de démarrer la nouvelle année avec une gueule de bois ou de la fatigue dans le corps. Le 1er janvier, j'aime me lever tôt et si possible aller marcher. Ce jour-là le centre-ville était couvert de vomi et de tessons de bouteilles alors j'ai choisi de marcher dans les hauteurs de la colline qui prie (de moins en moins), pour regarder la ville de haut. La lumière était grise mais l'air vif. Comme souvent quand je suis du côté de Fourvière, mes pas me mènent au cimetière de Loyasse, le cimetière des riches. Grands noms de la bourgeoisie et de la franc-maçonnerie lyonnaise qui aiment à se retrouver même dans la mort. Des pyramides, des colonnes puissantes, des pleureuses aux bras accueillants ... jusqu'aux précisions qui étalent titres honorifiques, diplômes et médailles, le tout gravé dans la pierre. Les prêtres ont droit à des tombes individuelles avec leur nom dans un carré sponsorisé par les chanoines Joseph et Antoine Caille... les nonnes sont enterrées dans un même caveau sans précisions individuelles. Ce cimetière en dit long sur la ville et son histoire. Puis la cloche de fermeture a été sonnée par un joli jeune homme en costume. Il était l'heure de redescendre.  Dévalant les escaliers (oui les cimetières me rendent joyeuse) j'ai pensé à  la  sonde New Horizons qui a survolé à l'aube Ultima Thulé, un astéroïde qui se balade dans la ceinture de Kuiper à quelques 6,4 milliards de kilomètres de la terre... Cette pensée m'a fait du bien en ce jour où le trop plein de réel finit par se dégueuler sur le trottoir. Se projeter loin car comment poursuivre, avancer, vivre sans un début de rêve. Aller voir ailleurs si j'y suis ...

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J'avais été frappée, en 2002, entre les deux tours de la présidentielle par l'absence de slogans, de revendications parmi les lycéens qui manifestaient contre la possibilité du FN au pouvoir. Ils et elles avançaient dans les rues de Lyon, plutôt nombreux,  en poussant de longs cris rauques. La vague de cris cessait, ils marchaient, puis cela reprenait lentement. Quelque chose de sauvage, de profond mais sans mots. Sans mots pour dire, nommer et inventer l'avenir. C'était non à l'oppression au présent, sans faire de place à l'utopie. Cela m'avait profondément troublée. Aujourd'hui encore, il me semble qu'au-delà des revendications très terre à terre, il y a une absence de mots pour penser une autre façon de vivre ensemble. Baisse des impôts, revalorisation du salaire minimum... nécessaires sans doute, mais quoi d'autre ?  Quand je prends le temps de lire des articles de fond (et surtout ne pas regarder la surenchère d'images en continue qui manipule la réalité pour agir sur l'émotion et pas la réflexion) ce que j'entends aussi c'est le plaisir vécu par les gilets jaunes à se retrouver, à faire du commun, à se prouver qu'à plusieurs, on peut faire vaciller le pouvoir en place. Alors le grand défi, malgré la diversité des personnes concernées, sera d'inventer de fabriquer des modèles économiques équitables à l'instar de la permaculture face à l'agriculture intensive. Inventer. Ne pas craindre de se tromper et ce qui adviendra c'est du possible. Après mai 68,  malgré le machisme ambiant dans pas mal de parties et mouvements dits révolutionnaires, ce sont les femmes qui ont su s'appuyer sur ce bel élan pour faire évoluer leurs droits. Alors oui quelque chose de fort a eu lieu, a encore lieu. Alors ne nous privons pas de rêver un peu. Beaucoup. 

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Dès le premier jour, il est désigné : Avec lui ce sera compliqué. Pourtant je ne veux rien savoir d'avance sur les élèves quand je commence un atelier, ni même après. Lui, donc. Plus grand que les autres et assis seul : Il n'écrira sûrement pas. Pourtant il écrit. Il écrit des textes qui répondent à la consigne, me photocopie un texte de science- fiction écrit à la maison où je trouve qu'il maitrise pas mal les dialogues. Puis un jour il me donne à lire une lettre. Une lettre que je ne dois transmettre à personne. J'en parle ici mais il n'est pas reconnaissable. J'en parle car ce qu'il me raconte est lourd à partager seul. Il m'explique les voix qu'il entend et aussi une personne qui se tient chaque jour à son bureau et lui parle à l'oreille. Une personne qui lui dit qu'il est l'élu. Il écrit  : Je tremble de vous écrire cela. Moi je tremble de le lire. Comment réagir ? A la pause, je vais le voir et lui dit que je comprends ce qu'il me dit. Que je crois ses voix qu'il entend Que ces voix sont réelles pour lui et que c'est terrible. Je lui demande s'il consulte un psy. Il me dit oui mais qu'il n'a pas confiance en lui. Je lui redis combien cela doit être difficile de vivre ainsi  mais que peut-être il faut en parler à d'autres. Qu'il peut mener une vie normal malgré tout, mais que oui c'est angoissant à trembler.  Je dis des trucs qui me viennent comme ça. Je lui raconte qu'à une époque de ma vie, comme jeune maman épuisée, j'entendais également des voix. Et que j'avais le sentiment que des snipers allaient me tirer dessus. Panique totale et je m'accrochais à n'importe quel passant, prétextant un malaise pour réussir à avancer dans la rue.. J'ai ajouté que j'ai fini par comprendre et éloigner ces peurs avec l'aide d'un psychiatre. Je dis au mieux de ce que je suis, de ce que je peux. A la fin de l'atelier il est sorti en discutant avec d'autres élèves. Il souriait. Je lui ai proposé de m'écrire encore s'il le souhaitait. J'espère que ma maladresse sera une forme de justesse.

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La brume rendait l'approche plus lente, plus mystérieuse même le grand parking semblait moins imposant. On voyait la baie pas le mont. J'ai marché et raté la plupart de mes photos, trop excitée. Pas concentrée. Du monde mais pas trop, du moins pas sur la voie d'accès car une partie des touristes prenaient la navette gratuite. On entendait les oiseaux de la baie. A l'entrée du village tout est devenu moins bucolique. Les gens se sont jetés sur l'étal de bouffe le plus proche et rendaient l'entrée difficile. Le clocher sonnait midi. Le restaurant de la Mère Poulard était pris d'assaut malgré une salle sombre qui donne essentiellement sur le flot de touristes. J'ai fait marche arrière. Pas envie de me laisser envahir par des tas de réflexions vaines sur la consommation de masse, le pouvoir d'achat en action. Sur le monde qui serait plus simple à vivre sans les gens... Il faisait trop beau pour des propos de vieille aigrie. J'ai tourné le dos au Mont-Saint-Michel. Personne puisque c'était l'heure de manger sauf un couple avec photographes et guides, voyage de noces organisé dans les moindres détails. Une pratique chinoise il me semble. On sentait le stress, ne pas rater ce moment qu'il leur a coûté sûrement très cher. J'ai marché un peu plus vite et là, enfin, plus personne. Les oiseaux de la baie, le jeu de lumière dans l'eau, marée montante, du vent léger et frais. Tout était parfait. La sensation de bonheur a été comme une étreinte venue du plus profond de moi. Une main qui serre, sans blesser, le ventre, les poumons, le cœur juste avant les larmes. Une sensation brève où je me suis dis : Je peux mourir, là tout de suite. Mais c'est la vie qui avait le dessus. Je suis restée un moment à regarder des oiseaux en mangent une banane. J'ai regardé et je me suis promis de revenir tôt le matin, au lever du jour. Des sabots claquaient sur la route. Une paire de magnifiques juments Comtoises tiraient leur charroi de touristes. C'était bon à entendre.
 

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Capture d'écran du documentaire tourné par Kamal Redouani, grand reporter au Moyen Orient, et diffusé sur France 5. Des combattants anti-islamique récupèrent l'ordinateur portable d'un émir et le téléphone portable d'une femme d'un soldat de Daech. Le documentaire nous permet de comprendre combien cet état est organisé, violent et dépravé. La scène est filmée par un combattant de libération de la ville de Syrte, Lybie, en 2016. Une échappatoire est proposée aux femmes et aux enfants de terroristes, on veut leur sauver la vie, mais ce ne sont pas eux qui vont décider. La femme visible sur la gauche de l'image, la seule à ne pas être vêtue de noir (stratégie pour rassurer ?), cette femme au visage très beau (c'est le premier qui m'est venu), cette femme ne tient pas un enfant entre ses bras mais des explosifs qu'elle va enclencher bientôt. Les femmes, les enfants que l'on voit autour d'elle vont périr et trois combattants de libération aussi. Depuis ce visage m'obsède, comme les images filmées par un combattant à l'aide d'un drone, on y suit les combats comme dans un jeu vidéo. Images précises, nettes et commentées. Mais on peut toujours mettre sur pause, on n'empêchera pas l'explosion. Cette femme m'obsède car elle exprime toute la force de sa conviction. Elle croit en un Dieu qui serait à ses côtés. Elle croit au sacrifice. Elle croit que les humains ne valent pas grand chose sur terre. Elle va tout faire péter car elle détient la vérité. C'est elle qui décide de la fin du jeu. Game over. 

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C'est une écrivaine allemande. Elle écrit des polars qui se déroulent à Hambourg. Nous sommes invitées à la même manifestation alors avant notre rencontre, j'ai lu son livre traduit en français et je n'ai pas trouvé cela bon du tout. Une absence de rythme. Des  phrases  maladroites. Sentiment que c'est la traduction qui était mauvaise. Le soir de notre rencontre, elle vient me voir pour que je l'aide à lire un passage en français. Je constate que dans la version allemande, elle n'utilise pour les dialogues que la forme sagt er ou sagt sie (dit-il, dit-elle). Le traducteur s'est autorisé des : souffle-t-il, rétorque-t-elle, remarque-t-il etc. Un florilège de synonymes du verbe dire. Pendant la soirée, elle lira le texte en allemand, langue que je connais bien. Je constate que c'est bien meilleur que le texte en français. Je sais qu'une traduction n'est qu'une interprétation, qu'il faut adapter. Mais là le texte a été massacré. D'ailleurs, elle m'explique qu'elle n'a eu aucun échange avec le traducteur, ce qui n'a pas été le cas avec les maisons d'édition anglaise et italienne. Depuis j'ai réouvert mon livre Gagner sa vie traduit en slovène : Zasluziti si svoj kruh (gagner son pain). Et même s'il y a toujours de l'étrangeté à voir son texte dans une autre langue, une langue qui nous est totalement étrangère, je suis confiante quant au résultat car j'ai le souvenir de nos nombreux échanges et questionnements sur le comment traduire.  Ainsi l'expression très française de  brasser de l'air quand il s'agit de brasser du vent ou plutôt du concept. Bref brasser du vide. La langue qui est traversée par son histoire, ses origines et des lieux communs qu'il faut réinventer dans l'autre langue. J'ai pensé à Eric Boury, Claro ou encore Valérie Rouzeau qui savent raconter la difficulté et aussi le plaisir de la traduction. L'impossibilité parfois, alors il faut trancher tout en respectant le texte d'origine, mais certainement pas massacrer. Bien sûr, se pose aussi la question de la rémunération du traducteur ou de la traductrice, du temps donné, du respect d'un travail relativement méconnu, il me semble. Je vais bientôt lire ce polar dans sa langue d'origine. J'ai cette chance de pouvoir le faire ... et si ça me plaît, j'en ai 6 autres à découvrir. 

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Cet été, j'ai nagé à Marseille, plage du Prado, tôt le matin pour éviter le monde et les détritus qui jonchent la plage dès midi passé, mais un matin tout de même la baignade interdite, débordement des eaux sales de la station d'épuration. Nuit d'orage. Mes yeux tristes comme ceux des gamins Ukrainiens venus ce jour-là avec leurs parents. Dans l'éternité de l'enfance un jour d'été à la baignade interdite c'est un bien grand malheur. J'ai nagé dans la calanque des Anglais à la roche rouge et qu'après dix-huit heures même sur la Côte d'Azur, les plages retrouvent de la quiétude. Le soleil vous sèche sans vous dévorer la peau. Aux pieds des falaises, j'ai plongé, masque - tuba que je me suis offerts il y a quelques années. L'émotion au moment de payer car ce masque et ce tuba, je l'offrais à la petite fille que j'ai été et qui se baignait dans la ballastière d'Hagondange rêvant de bouées multicolores, coincée dans sa chambre à air de voiture, la peau rouge de frotter contre le caoutchouc, c'était trésor quand même. J'ai nagé dans la Siagne qui était délicieusement froide. Un étrange oiseau me surveillait de la rive, l’œil inquiet, pourtant ce n'était plus l'époque de couver les œufs. Un oiseau tout simplement curieux ? J'ai nagé dans le Roubion vers le lieu dit Au tournant, mais la canicule avait vidé les trous d'eau. Patauger est une grande frustration pour moi qui aime le dos crawlé, la brasse coulée et me prendre pour une baleine. J'ai nagé dans la Gervanne vers Omblèze et j'ai enlevé le haut de mon maillot comme cela ne se fait plus alors j'ai rêvé des plages allemandes de la Baltique où on se baigne nu en toute simplicité malgré les touristes polonais qui se signeraient presque devant ces corps qui se vivent sans ambiguïté. J'ai nagé dans le lac de Carouge au pied du Massif des Bauges avec vue sur Belledonne et le bonheur avait un goût d'eau ferrugineuse. J'ai nagé dans la Lône de Pontcharra, l'air était chargé en électricité et un orage a fini par éclater violemment, juste le temps de rejoindre la voiture avant la grêle. J'ai nagé dans l'étang de la Grange du pin, nuit tombante après une lecture à la Médiathèque de Val-Revermont. Seule dans l'eau, les autres occupés au barbecue, j'ai retrouvé le plaisir des pirouettes, du saut de grenouille et des battements de jambe soulevant de belles gerbes d'eau. Une vraie gamine. J'espère nager bientôt dans l'Atlantiqu, invitée que je suis à lire en différent lieux de Saint-Nazaire. Quand le froid sera de retour, je nagerai dans la piscine du Rhône ou celle de Vaise ou celle de Rennes ou encore au Carré Bleu de Bourg-en-Bresse ...  Nager. Depuis l'enfance. Besoin d'eau. Besoin de mettre ainsi en mouvement mon corps. Un livre pourrait s'écrire à partir de ce verbe. Pourrait. Nager parfois aussi en eaux troubles.

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A cause de l'orage il fait sombre dans la cuisine à même pas 17h, mais on a pas envie d'allumer la lumière. On boit un sirop de génépi, c'est tout ce que j'ai à offrir, quatre jours seulement que je suis installée dans ce nouvel appartement des quais de Saône. Mais parfois l'essentiel est d'être ensemble et de parler. Elle connait bien la poésie, les poètes, les éditeurs ... alors on finit par discuter de la place de l'écriture poétique et notre désillusion - ce n'est pas le mot juste - de notre chagrin ou  peut-être colère ? Le vent se lève, une fenêtre claque, nous n'allumons toujours pas et dans la semi-obscurité du moment je lui lis un extrait de L'écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith que François Bon a eu la formidable idée de traduire. Je dialogue avec ce livre de puis plusieurs jours : # Face à une quantité accessible de textes sans aucun précédent, le problème n'est pas d'en écrire plus ; plutôt d'apprendre à négocier avec ce gigantesque amas existant ... # Le livre traite du langage à l'âge de numérique. Nos verres sont vides. Je raconte mon désarroi devant tous ces textes de poésie qui s'éditent - plus d'une dizaine de mails dans ce sens par semaine (et je ne reçois pas tous les avis de naissance) - qui me donne le sentiment (je publie également de la poésie) d'appartenir à un monde littéraire qui se contente de poser sa petite crotte. Qu'importe que la poésie ne se vende pas, se lise peu, s'entende peu, ne rapporte rien ou quasi à ceux qui l'écrivent. L'essentiel est de faire sa petite crotte ... Bien de ces crottes ne nous donnent ni à voir, ni à entendre de cet incroyable mutation que le numérique produit sur notre langage ou notre perception du langage. Et cet attachement au livre alors que de la pensée circule sur nombre d'autres supports. Je ne lui propose pas un autre verre de sirop de génépi, c'est vite écœurant. Alors nous parlons de ces lieux de la poésie (pas tous je sais pas tous) où les livres s'exhibent et qui nous semblent si poussiéreux et terriblement déconnectés. L'impression de participer à des enterrements plus qu'à des révolutions. Puis on se tait elle et moi et comme nous n'avons toujours pas envie d'allumer, on décide de se quitter. Après avoir débarrassé la table de ses deux verres, je regarde ma bibliothèque : nursery ou cimetière ? Sur l'ordinateur, je cherche de la musique puis j'ouvre grand la fenêtre, quelques éclairs dans le ciel très noir et c'est bon d'écouter la grande Etta James chanter  : I just want to make love to you.

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Il est tourneur sur bois et me reçoit dans l'atelier qui jouxte la maison familiale. La belle cinquantaine, des yeux bleus vifs, il me raconte l'entreprise familiale. D'abord des jeux d'échec tournés dans le buis après la première guerre mondiale à l'époque où des dizaines de tourneurs travaillaient dans le Revermont. Lui a suivi. Le fils qui reprend la suite du père, du grand-père, de l'arrière grand-père. "On travaille tout le temps". Du fatalisme dans sa voix mais pas de la dépression. Le bois il aime ça. Fini l'époque des jeux d'échec, concurrence difficile avec les pays asiatiques. Il a aussi arrêté la fabrication des cochonnets de pétanque, la plasturgie a pris le relais. Pour faire tourner la boutique : les urnes funéraires, des jeux de société et des murs d'escalade. Ses filles ne prendront pas la suite, elles se préparent à d'autres métiers. Fini aussi de tourner du buis, trop dur, pas assez rentable et de toute façon, le buis crève dans la région, attaqué par la pyrale. Un petit papillon blanc invasif. Destructeur. Il travaille du hêtre. Il se raconte et peut-être un vrai énervement dans sa voix, en me résumant une rencontre avec un conseilleur de le Chambre des métiers, à une période difficile de son parcours : " Il m'a proposé un suivi psychologique" Oui il y a de quoi s'énerver. Nommer maladie ce qui est dysfonctionnement, est une manière de se laver les mains. Celui qui n'y arrive plus est malade, on le met de côté. On n'interroge pas les dysfonctionnements de la société, du capitalisme. On stigmatise l'humain. Il ne s'est pas s'adapter.  " Si tu veux tuer ton chien, accuse-le d'avoir la rage." Je comprends mieux l'adage. On s'est quitté. Travail, engagement et précarité étaient notre territoire commun. La cour sentait bon le bois. 

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biche

Juin. Dans l'étau de l'agenda. Finir le travail des résidences. Finir le travail des ateliers. Finir les dossiers des résidences à venir. Finir les projets des ateliers à venir. Demander de l'argent. Déposer des dossiers et remplir les fiches de renseignements sur les interfaces des institutions qui ont toutes un mode opératoire différent. Rester calme. Faire. Faire dans les temps impartis, être dans les clous. Montrer patte blanche. Commencer tôt le matin. Finir tard le soir. Faire. Si tu fais, tu existes. Pas le temps de prendre du recul. Pas le temps de penser. Faire est devenu plus urgent que penser. Temps lourd et humide.  L'orage, la pluie et la grêle viennent conclure chaque fin de journée. Trois dossiers à finir en urgence et l'amie au téléphone qui te supplie de relire son programme : Faut que je boucle avant demain. Alors on lit. T'en penses quoi  ? Elle dit ensuite. Rien, je n'en pense rien, j'ai corrigé les fautes. Sur l'écran m'attend le dossier de demande de bourse à la Région Bourgogne Franche-Comté. Mes yeux piquent à ne plus quitter l'écran. Je fais. Je fais au mieux. Et dans ma tête se bousculent toutes les infos entendues à la radio. La montée de l'autoritarisme et du repli national en Italie, en Hongrie, en Pologne. Et les chômeurs qu'on va surveiller au plus près. Ces salauds de profiteurs. Et les soldats et la police dans les gares avec la mitraillette au poing. Et qu'il ne faut plus donner son ticket encore valable à la sortie du métro à ces jeunes, ces vieux et vieilles qui ne peuvent pas se payer un trajet tous les jours. Délinquante si tu donnes ton ticket encore valable à ces salauds de fraudeurs. Je fais des dossiers et je pense que la Méditerranée est grand cimetière, et j'espère qu'aux Voix Vives de Sète on entendra de la rage, de la colère et que l'on ne proposera plus des siestes et des massages pour faire passer les voix. Une mauvaise colère alors j'ai tout laissé en plan pour nager au Carré d'eau de Bourg. Pour 5 euros 10, j'ai épuisé le mauvais de ma colère dans le couloir 2 du bassin de nage. A la sortie, j'ai croisé sur le chemin qui longeait la Reyssouce un vieux monsieur édenté et souriant qui m'a dit après avoir échangé sur les orages et la grêle : C'est bien de parler à quelqu'un. Oui parfois c'est bien de parler de la pluie et du beau temps.   

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Parfois un trajet en voiture vous emmène au-delà de la route. Des voix, des musiques à la radio. Les yeux happés par les lignes d'arbres sur le bord de la route puis les éclairages d'une commune qu'on traverse sans avoir pris le temps de lire son nom. J'avance. Au poste un chanteur raconte son parcours de bad boy et qu'il faut bien s'assagir quand on devient père. La frime dans la musique urbaine qui est une fiction. Comme avec les catcheurs, croire que c'est vrai alors qu'on connait les trucages, la mise en scène. Littérature. J'écoute. Puis il évoque une de ses chansons Madame Courage, le nom d'une drogue consommée en grande quantité à Alger. Un psychotrope utilisé pour soigner la maladie de Parkinson. Mélangée à de l'alcool, elle désinhibe. Avec elle on ose... n'importe quoi. C'est la drogue des soldats et de la jeunesse oubliée d'Alger. Madame Courage aura été généreusement distribuée pendant la sale guerre dans les années 90. Sofiane, c'est le nom de l'artiste, chante et malgré la voix transformée au vocodeur (ce qui d'habitude me vrille les oreilles) il parvient, cette nuit-là, à m'émouvoir. J'entends quelque chose de la jeunesse d'une ville que je voudrais questionner dans mon prochain livre. Une ville, un pays qui ne parvient plus à s'inventer un avenir. Je pense au récent film de Sofia Djama Les Bienheureux qui nous embarque dans la capitale avec des personnages qui sans cesse s'interrogent : Quitter le pays ou rester ? Je roule, direction Saint-Nazaire. Mes paupières se font lourdes quand un chevreuil sur le bord de la route se fige dans la lumière des  phares. Je crie Ne traverse pas et klaxonne. L'animal retourne à l'obscurité et Sofiane chante : Dans une nuit gelée à faire pleurer l'été  / Plus rien à fêter, feu d'espoir éteint / mes yeux cachent un cimetière / Oublier hier pour enterrer demain.

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