[le site de Fabienne Swiatly ]

L'obstination du bleu Klein.

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Mon Chéri on the road - 5 - Ce matin le réveil fut laborieux même si, pour une fois, j'ai dormi d'une traite. Café du matin pour revivifier les neurones et je réfléchis au contenu de cette chronique. Qu'est-ce qui est important à écrire ? Laisser trace de quoi ? Dire ce qui va ? Ce qui ne va pas ? Le trop à dire m'a toujours embarrassée. Alors je pense au plaisir, à la nécessité de la nage dans ma vie. Hier encore, baignade dans le lac de Vioreau près de Joué-sur-Erdre. D'abord la nuit solitaire sur le pré qui sert de parking - interdit au campement - mais plus personne pour s'en soucier à cette époque de l'année. Le bruit des animaux diurnes bien moins inquiétant que le moteur de la voiture qui vers deux heures du matin a foncé sur le chemin pour repartir aussitôt, phares qui balaient l'obscurité comme dans un mauvais thriller. Heureusement, la nuit, le fourgon de couleur marron est peu visible et les rideaux occultants me permettent de lire en toute tranquillité. Mon unique peur est d'être repérée par un homme ou un groupe d'hommes pour qui une femme seule est une femme qu'on peut emmerder. Je ne fantasme pas, je lis les journaux, j'écoute les histoires de mes amies et j'ai vécu plus d'une fois cette malheureuse expérience. Alors je me fais discrète, c'était d'ailleurs un critère essentiel dans le choix de mon fourgon : pas de couleurs trop voyantes. Au matin, à travers la vitre arrière, enlacée par ma couette, j'ai regardé  la brume s'effacer lentement de la surface du lac. Quand le soleil s'est imposé, malgré la fraicheur, j'ai été nager au milieu des hirondelles de rivage dont la proximité a rendu l'instant presque irréel (comme dans une scène du film Nomadland). Je n'ai pas osé me baigner nue - un pêcheur pas très loin. Je pourrais écrire aussi sur ma rencontre avec les cinq femmes de la Horde comme elles se sont baptisées. Femmes qui ont uni leurs forces, après des années de galère, pour vivre (bientôt) dans des Tiny House regroupées sur un terrain mis à disposition par la commune de Trignac. Nous avons parlé de la nécessité de nouveaux habitats, du nomadisme et du bien que cela fait de rire et de raconter des conneries. Nous étions installées sur la terrasse de mon bar nazairien préféré Sous Les Palmiers. Je pourrais raconter une nuit d'insomnie à m'interroger sur cette gênante façon de jeter la vie intime des gens dans l'espace public par le biais des médias et des réseaux sociaux où la moindre réflexion, la moindre phrase sortie de son contexte devient scandale ou scandaleuse, permettant le buzz, vite remplacé par un autre buzz. Empêchant souvent une réflexion de fond. Quelque chose se raidit dans notre relation à ceux et celles qui pensent différemment, ceux et celles qui merdent, ceux et celles qui ne sont pas toujours politiquement correct.es. Le droit à la justice relégué en second plan. Jusqu'au vocabulaire qu'il faudrait employer au risque de passer pour une vieille militante féministe dont il faut se méfier (sic). Mon âge devenu subitement suspect. Les mots du prêt-à-penser : wokisme, islamo-gauchiste, hétéronormé, boomer, réac ... Il en était déjà ainsi avec la dialectique des étudiants de mai 68 et des syndicalistes qui permettait d'identifier rapidement son appartenance de classe et empêchait le débat de s'ouvrir clairement avec les ouvriers (et encore moins avec les ouvrières). Pour preuve le documentaire - Reprise du travail - où une femme exprime son impossibilité de retourner dans l'usine Wonder et que le discours des syndicalistes CGT bâillonnent (A voir ou revoir ici). Je n'ai pas peur de qui pense différemment de moi. Je n'ai pas peur de changer de manière de penser mais j'ai besoin d'en discuter et non pas de m'enfermer dans un discours. Une nuit à tenter de mettre au clair ma crainte d'un monde sous surveillance qui risque de  rendre souterraine toute forme de pensée dites non-acceptable (par qui ?). Ce qui ne peut se dire devient terreau de la frustration et souvent de la violence. Réflexions confuses, j'en conviens, car elles puisent dans un pressentiment plus qu'une réflexion. Pour l'heure, je suis installée dans le camping La Rivière à Segré-en-Anjou-Bleu, cernée par des campings cars qui pourraient contenir quatre fois mon fourgon. Je ne vois jamais les propriétaires qui s'enferment à l'intérieur où derrière des stores tirés bas. Sauf une fois et j'en ai souri un peu en biais :  lui assis qui lit l’Équipe et elle qui balaie le tapis de sol autour de sa chaise (je n'invente rien). En tout cas je dois leur sembler bien manouche avec mon linge qui sèche sur les branches d'arbre, mes chansons de Lola Flores en continu et ma porte latérale grande ouverte. Doivent se demander d'où je viens. Et quand on me pose la question, je ne sais pas toujours répondre car si j'ai une adresse administrative à Lyon, le fourgon est mon seul domicile. La réponse qui pourrait convenir, serait : Je viens d'ailleurs. Une certitude, le soir,  quand je referme la porte latérale du fourgon, je me sens chez moi. Et j'y suis bien.

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Mon Chéri on the road 4 -  Arrêt à Oradour sur Glane où 643 personnes (hommes, femmes, enfants) ont été massacrées le 10 juin 1944  par les soldats de la division Waffen SS das Reich. Mais c'est dans la commune d'à côté, celle des vivants, (re)construite à la fin de la guerre que je prends mon temps. Je visiterai le village martyr demain. En attendant je marche dans les rues et je me souviens qu'il y a plus de 20 ans, j'étais venue ici pour un projet d'écriture qui ne s'est pas concrétisé. J'avais interviewé un homme dont la famille avait été massacré mais lui survivant parce donné à garder dans le village d'à côté. Se consacrer à la mémoire du lieu était une obsession pour lui. Quelque chose de terriblement triste dans sa voix, dans les traits de son visage. Je me souviens d'avoir écrit : Comment le délivrer ? A l'époque la ville des vivants n'affichait pas de noms de rue seulement des numéros et seuls le blanc et le gris étaient  tolérés pour les façades de maison. Depuis la ville a un peu évolué, quelques couleurs aux volets, des fleurs aux fenêtres, rien d’ostentatoire. Commune (pour) toujours en deuil. Je gare le fourgon dans la rue principale. Je veux dormir là. J'ai besoin de dormir là. Je me fais discrète. Dès 22 heures plus un bruit dans la rue et ma nuit sera agitée par des cauchemars avec pleurs d'enfants. Nuit éprouvante. Je retrouve mon calme au lever du jour. Imaginaires ou pas, les fantômes sont de difficiles compagnons. Au PMU de la rue, je vais boire ma dose de café, le temps d'écrire mes notes du jour. J'aimerais demander à celles et ceux présents dans le bar ce que signifie pour eux de vivre ici, à côté du tombeau ? Il pleut doucement. Je suis la première et unique visiteuse du Centre de mémoire et cela me convient bien. Je marche en silence au milieu des ruines, de la ferraille rouillée, des carcasses de voitures et de quelques objets du passé. Déjà il y a vingt ans, des questions se posaient : conserver tel quel ? Réparer ? Laisser s'abimer les traces ? Mémoire vivante ou mémoire figée ? Et ne soyons pas dupes, le village martyr est devenu la renommée de la  ville. Des panneaux imposent un Recueillez-vous qui m'agace, mais j'imagine que certains visiteurs doivent mal se comporter. La pluie est fine, l'émotion pesante. Je prends quelques photos. Un groupe de retraité.es s'impose dans l'une des rues. Leurs bavardages sont de trop. Je quitte les lieux et retourne dans la ville des vivants et des vivantes. Mon fourgon étant garé devant l'épicerie bio et produits locaux, j'entre faire quelques courses. La présence de cette épicerie est comme un respiration. Élisabeth, née à Oradour, et Laurent l'ont ouverte fin 2019, à quelques semaines du confinement. Lui, entre deux clients, souligne que le poids passé un peu trop prégnant. Une ville qui n'élève jamais la voix. Ils n'habitent pas sur place et je pense : heureusement. Dans le magasin, il  y a du monde et ça papote allègrement. Je repars lestée de quelques provisions puis reprends le volant. Mon Chéri tourne bien et j'ai trouvé par Home Camper un endroit où me poser. Un superbe bord d'étang du côté de Cieux. Par un SMS j'apprends la mort de Bruno Pin, voisin de péniche et créateur de la revue lyonnaise 491 à laquelle j'ai collaboré. Comme voisin, voisine nous échangions livres, CD et enfants. Une belle amitié entre nos deux familles. Souvenirs de soirées dansantes et bien arrosées. Nous étions jeunes. Il était un infatigable travailleur et créatif au tempérament vif. Je pense à la soudaine solitude de sa compagne Fred. Tristesse. Conduire me fait du bien. J'écoute en boucle Les filles du bord de mer chanté par Arno. Un morceau qui s'imposait à chacune des fêtes et nous dansions frénétiquement. Nous frottons les uns aux autres pour sentir le vivant de nos corps ! Vivant !  Et je chante pour qu'éclate la bulle grisailleuse de la journée : C'était chouette les filles du bord de mer Tsoin. Tsoin. Tsoin !!!

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Mon chéri on the road - 3 - Tant de choses à raconter et pourtant il faudra résumer. La baignade dans l'Allier avec sur la rive, l'amie de toujours. Sentiment de nager dans une forêt d'eau tant le reflet des arbres dans la rivière trompait l’œil. L'angoisse d'une panne de batterie et que la première personne que j'interpelle est un mécano (une cosse desserrée rien de grave). Il y aura eu aussi le danser, le rire et les plouf dans l'eau à Eymet en Dordogne. Frangin et belle-sœur qui fêtent leur anniversaire. Le canoé partagé avec un petit garçon qui pagaie avec sérieux. Le fourgon que je pose dans le jardin et l'on s'étonne de mon refus de la chambre d'ami. Hier fut jour de départ et de fatigue. Les émotions qui se bousculent en moi, les moustiques hargneux dès l'après-midi, notre première Ministre qui va mettre en place la formation des hauts fonctionnaires aux enjeux de l'écologie (comme dit l'adage : il n'est jamais trop tard pour bien faire - vraiment ?), mes pieds qui se prennent dans le seau et je chute à la sortie du fourgon. Au milieu de nulle part. Un peu sonnée mais rien de grave. Ce que je dois prendre au sérieux c'est le signal donné. Chaque incident, mécanique, physique est un appel à la vigilance. Il est l'heure de faire une pause. La visite du site de Lascaux m'offre une parenthèse passionnante et j'apprécie (évidemment) l'installation qui redonne sa vraie place aux sapiennes. Elles n'étaient pas que gros ventre, peau de bête sexy et cheveux bons à tirer. J'achète deux livres (les livres occupent un coffre entier du fourgon - on ne se refait pas, du moins pas totalement). Je reprends le volant. Chaleur poisseuse. Fatigue. Je ne parviens pas à me décider sur l'endroit où me poser. Je tourne, j'hésite, je m'arrête, je repars. J'ai besoin de sentir des ondes positives pour passer la nuit quelque part. A la sortie de Grèzes (côteaux du Périgord) près d'un petit cimetière, je me pose malgré l’œil scrutateur qu'affiche un panneau : Voisin vigilant. Je salue avec engouement la seule personne que je vois passer, et son sourire est rassurant. Je prends mon temps pour me laver au gant de toilette. Fraicheur de l'eau qui apaise les piqûres. Je mange mon repas de dépannage préféré : gâteau de riz nappé de caramel. J'installe le rideau occultant, positionne une des quatre merveilleuses lampes Led du fourgon, rapproche lunettes, carnet, stylo, livres. Je suis bien. Pas de bruits sauf quelques meuglements de vaches (stabulation à deux cent mètres) et le chant stridulent, léger d'un oiseau. La lune est un croissant mauve noyé dans des nuages gris clair. Je poursuis la lecture d'Errance de Raymond Depardon, livre parfait pour penser ce que je vis. Je découvre aussi  les mots du philosophe Alexandre Laumonier et que reprendra également l'écrivain japonais Akira Mizubayashi dans Petit éloge de l'errance : " L'errance, terme à la fois explicite et vague, est d'ordinaire associé au mouvement et singulièrement à la marche, à l'idée d'égarement, à la perte de soi-même. Pourtant, le problème principal de l'errance n'est rien d'autres que celui  du lieu acceptable."  Acceptable, le petit parking de Grèzes car je peux y écrire.  Ces livres m'aident à cerner le sens (ou non-sens) de mon choix de vie. Je pourrai ainsi mieux répondre à ceux et celles qui souvent m'interrogent : Tu vas où ? Tu vas visiter quel pays ? Questions qui me mettent mal à l'aise car loin de ce que j'ai entrepris. Je vais là où je vais même si certaines fois, comme Raymond Depardon, je me pose la question : Qu'est-ce que je fous là ?

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Mon Chéri on the road - 2 - Cantal, Puy de Dôme et Haute-Loire pour l'essentiel. Retrouver des proches. Rester sobre en  kilomètres. M'arrêter quand je veux, où je veux (ou presque). Et additionner des moments ... j'allais écrire magiques, mais cela n'a rien à voir avec de la magie. Plutôt des moments d'osmose (un peu ronflant comme terme). Des moments de joie (mouais). En fait, des moments où rien ne manque : poser son fourgon à l'ombre d'un bel arbre, nager dans le lac de Paladru à la nuit tombante, dormir au bord de l'Allier près du village de Nonette qui offre un point de vue vertigineux à 360°, prendre en photo la lune pleine de nuit, discuter dans une station service avec une jeune femme drôle et serviable, heureuse d'être gérante d'un lieu que personnellement je n'imaginais pas comme un lieu d'épanouissement. A l'orée d'une forêt répondre aux différentes commandes d'écriture et ce qui serre à l'intérieur de savoir tant de forêts brûler ailleurs. Avant de passer quelques jours à Lyon pour déposer le trop d'affaires, récupérer les affaires d'hiver, je me suis arrêtée dans la zone artisanale de St Jeoire de Prieuré pour permettre à Xavier d'installer sur mon fourgon la caméra de recul qui n'était pas prévue au départ et de vérifier avec lui deux, trois trucs concernant l'électricité ou la mécanique du véhicule (apprendre à m'y connaître un peu). L'occasion de discuter, le temps d'un casse-croûte, avec Arman originaire d'Arménie qui vient d'installer son atelier de mécanicien juste à côté de celui de Xavier et que mon métier d'écrivaine rend curieux. Dans la journée, j'ai croisé également un jeune gars venu de Bretagne en bus pour récupérer son Trafic aménagé. Une histoire de séparation alors vivre dans son véhicule en attendant et s'en réjouir malgré tout. Ici, j'écris entourée d'hommes qui travaillent et je m'y sens à l'aise. Souvenirs de  l'enfance où mes frères et leurs copains bricolaient, réparaient, soudaient dans la cour des maisons en buvant des canettes de bière. Un monde d'hommes. Bien sûr des femmes s'approprient ces métiers mais cela reste encore rare. Et très certainement qu'elles le feront différemment. Hier soir, installée je ne sais où qui me plaisait bien, j'ai préparé mon repas en écoutant un podcast sur le quotidien de deux jeunes femmes Afghanes : Inside Kaboul. Deux femmes qui avant la prise de Kaboul par les Talibans voyaient leur avenir de manière optimiste ou, du moins, elles étaient partie prenante de leur destinée. Leur élan de vie a été brisé net du jour au lendemain. Femmes interdites de tout : de corps, de visage, de culture, de travail, d'identité. Prisonnières à l'intérieur d'elle-même. J'écoute et je ressens physiquement ce qui pourrait advenir de ma liberté actuelle. Je suis une femme qui voyage, écrit, conduit, gagne sa vie, vote, se marre, fait l'amour comme bon lui semble. Je suis aussi une femme qui peut résister, manifester, s'indigner lorsqu'on tente de restreindre son espace vital. Ce qui ne signifie pas l'absence d'attention aux autres, même si je reste particulièrement vigilante aux droits des femmes car souvent les États autoritaires, fascistes débutent leur travail d'appropriation par elles. Par leur corps à elles. J'écoute Marwa et Raha raconter leur quotidien et ce qui leur a été enlevé et aussi les moments volés aux Talibans comme écouter de la musique en voiture malgré les interdits. L'une est restée dans son pays, l'autre est partie. Elles n'ont rien choisi. J'écoute - devant moi les collines sombrent dans le bleu de la nuit - Je suis vivante et mon cœur bat pour elles. C'est peu. Je sais.

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Mon Chéri on the road - 1 Près de 15 de jours que je vis dans mon fourgon et j'ai l'impression que cela fait depuis toujours. Je parcours de courtes distance dans le Roannais,  le Forez et le Puy de Dôme. Éviter le tourisme de masse et trouver de l'ombre. Un vrai défi. Entre Charlieu et Chauffailles, je me suis posée chez un couple d'ami.es refusant la chambre douillette qu'ils me proposaient gentiment. J'ai passé trois nuits sur le parking près de l'église qui sonne régulièrement les heures et les demi-heures. Lui a solutionné mon problème électrique, un fil arraché par une branche empêchait le panneau solaire de charger. Un incident qui m'a permis de comprendre comment fonctionnait  l'électricité dans mon fourgon. Le lendemain, je me suis achetée une jolie visseuse, une pince coupante et un assortiment de clous et de vis. Maintenant je sais quels boitiers, quels raccords il faut vérifier. Déjà que j'ai fait une belle bosse à la porte latérale du fourgon. Un virage trop serré et vlan. Je me suis arrêtée au bord de la route et j'ai chialé avec une forte envie de tout laisser tomber. Déjà que j'ai un foutu mal de dos à rouler tendu comme si j'allais à l'échafaud (L'escargot a-t-il toujours conscience de porter sa maison sur son dos ?). Alors je me suis posée dans le camping municipal de Noirétable parmi les caravanes et les tentes. La taille de mon fourgon me permet d'éviter les parkings à camping-cars qui me rendent très vite bougonne. Quelques longueurs dans le plan d'eau de la Roche m'ont aidée à retrouver du calme. Xavier, mon fourgoniste attitré me conseille à distance. J'ai une sacrée chance d'avoir un tel soutien. Petit à petit je trouve le bon rythme et le plaisir de vivre ainsi. Un réveil dans une lumière rasante, la visite d'un chien curieux, le ciel d'étoiles chaque nuit et une merveille de solitude au pied des ruines du château de Couzan (voir la photo). J'apprivoise ma nouvelle vie, j'apprivoise mon espace restreint (environ 4 mètres carrés), j'apprivoise ma mobilité, j'apprivoise l'animal mécanique et je me répète que je ne suis pas en vacances. Que vivre dans ce fourgon est mon quotidien et que je n'ai aucune obligation de bouger, ni de rester dans un même lieu. Je fais comme je veux. Même si, pour ne pas consommer stupidement du gasoil, je m'impose des trajets courts et me déplace obligatoirement à pied ou en stop pour faire les courses quand le fourgon est posé. Bientôt j'aurai un vélo pliant. Je retrouve les rituels de la Caboulotte : essayer de me lever à 7h, gym puis écriture. Préparation du repas. Sieste surtout quand il fait trop chaud. Marche ou écriture. Observation de mes congénères dont je me dis que le changement climatique, la sécheresse ne semblent pas toujours les concerner. Une piscine qui se remplit d'eau à l'écart d'un chemin, des douches interminables dans les sanitaires du camping, des vaisselles voraces en eau à vouloir soigneusement rincer le produit chimique qui promet pourtant propreté. Sans parler des articles de journaux dont le leitmotiv est -  ça y est, on y est ! - Ah bon ? Constat désabusé, presque surpris alors que nombre de chercheurs et chercheuses nous mettent en garde depuis plus de trente ans. Je lis également que sur les océans et les mers, les monstrueux bateaux de croisière (340 mètres de long, 60 mètres de haut) baladent encore  la bêtise humaine. Bateaux construits dans les chantiers navals de Saint-Nazaire que je chéris pourtant. Je grogne à nouveau mais comme je suis seule cela finit par passer. Du vent se lève, le ciel se couvre. La terre a soif. On espère de l'eau. Et elle va tomber. Je vais vivre ma première pluie à l'abri dans le fourgon. Mon premier coup de froid aussi. J'habite ici qui est toujours ailleurs.

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30 - La Caboulotte. Dernière. Levée tôt pour finir de ranger, vider la Caboulotte qui est redevenue Rouge-Gorge de son nom de baptême. Des ami.es du camping étaient là pour saluer mon départ. Je voulais partir avant leur réveil mais c'était bien de prendre un café avec eux. J'ai souvent du mal à dire au revoir. Onze mois passés ici dans une aire naturelle près de Bourdeaux. Un lieu géré par un collectif de 18 personnes dont je fais partie. Un lieu ouvert aux campeurs et campeuses, aux ami.es et parfois on y accueille aussi des groupes de travail, des artistes, des camps de jeunes... Et parfois la surprise d'une lecture improvisée, d'un solo de violon sous les arbres, d'un cours d'impression végétale, etc. Et son lot de soucis aussi, forcément. Même si j'ai tendance à apprécier la solitude, j'aime sentir qu'ici est aussi l'espace vivant d'autres personnes. Pendant l'hiver où la solitude était particulièrement prégnante, il me semblait ressentir leur présence. Il y avait du nous dans leur absence. La gestion est collective mais aucune obligation de vivre son séjour en communauté. On peut s'isoler avec son ou sa compagne ou ses invité.es. On peut saluer de loin et ne pas venir aux apéros du soir. Le contraire est possible également. Évidemment la gestion collective a ses contraintes surtout que nous habitons ailleurs, certains même hors de France (ma présence sur un temps long est une exception). Seule l'agricultrice associée habite sur place. Inutile de dire que les Assemblées Générales sont des moments délicats car il faut prendre de nombreuses décisions sans avoir vraiment eu le temps de les débattre. Il arrive que l'un ou l'autre quitte l'Assemblée en pestant ou se promettant de vendre sa part. Puis les week-ends travaux nous remettent d'accord ou au moins en amitié. Au-delà de la beauté du site, j'apprécie ce lieu pour le faire ensemble qui s'invente au fur et à mesure. Et cette aventure collective, je l'emmène avec moi alors que je ne sais pas encore bien ce que signifie vivre dans un habitat roulant. Dans un fourgon. Seule.
Fourgon dans lequel j'écris cette ultime chronique de La Caboulotte qui deviendra bientôt la chronique de Mon Chéri puisque j'ai baptisé ainsi mon Crafter (oui cela me fait rire). Il est garé à  l'ombre d'un immense thuyas qui souffre terriblement du manque d'eau. La porte est ouverte. J'entends des voix d'enfants et les grondements du ciel mais pas de pluie attendue. Je vais y rester deux jours, au-dessus de Maclas dans la Loire. Le temps d'apprivoiser les rangements, les circuits électriques (je suis quasi autonome en électricité grâce un panneau solaire sur le toit). Et je ne sais toujours pas quel est le meilleur endroit pour poser ma brosse à dents. Dans ce fourgon je suis bien et je le dois au travail de Xavier Meyer de Vanroadevasion qui a su m'écouter et répondre à mes besoins en respectant mon budget. La Caboulotte est loin. Le fourgon est là. Je ne sais pas encore ce que je vais faire de mes prochains jours. Écrire est la seule certitude, Mon enracinement dans la vie. Depuis longtemps. Écrire. Bonne qu'à ça. Tant mieux.

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29 - La Caboulotte. Pour la première fois, depuis septembre, j'ai eu du mal à écrire cette chronique. J'ai repoussé, j'ai ouvert-fermé l'ordinateur, j'ai écrit-effacé. Il est vrai que l'aventure en soi ou plutôt l'expérience prend fin. Je vais quitter la Caboulotte dans deux semaines. En attendant je trie, je range et je donne-jette le peu, qui est déjà du trop, accumulé pendant ces onze mois. Des livres achetés ou reçus, des revues, des coussins, quelques vêtements achetés sur un vide-grenier, jolis mais totalement inadaptés à mon futur mode de vie et des cailloux que je ne peux m'empêcher de ramasser. Changement de rythme aussi ces dernières semaines à répondre aux invitations des festivals et pas mal de va-et-vient entre la Drôme et Lyon (docteur, dentiste, vie de famille). Mon Crafter arrive samedi et j'ai le trac : Je vais VRAIMENT vivre dans un fourgon. Et ce pour deux ou trois années au moins. Mon ventre se serre. Mes yeux se plissent. Des larmes de soulagement. Des larmes d'appréhension. Des larmes de fierté. J'ai osé. Mieux : J'ose. Les onze mois passés dans La Caboulotte auront été une étape préparatoire nécessaire et surtout heureuse. J'ai appris à restreindre ma consommation d'eau, moins de 10 litres par jour (la consommation moyenne en France est de 150 litres par personne). Comme je n'utilise quasi aucun produit de nettoyage (sauf du savon) l'eau est récupéré et utilisé pour l'arrosage de mon jardinet et les WC. L'usage de la douche collective aura été est un moment de fête surtout l'hiver quand il faisait froid mais pas tous les jours. J'ai utilisé au maximum ma lampe solaire Lagazel dont j'adore le design. J'ai appris à vivre dans la pénombre quand je n'ai pas spécialement besoin d'éclairage. L'hiver j'ai privilégié la bouillotte et le rajout de couvertures. Je ne suis pas exemplaire - téléphone connecté, ordinateur connecté, appareil photo connecté - Mais je suis ravie de cette sobriété en cours, même si je sais parfaitement que seul un changement radical et surtout collectif parviendra, peut-être, à sauver nos vies sur cette planète (et non pas sauver la planète qui s'en tape cordialement. Mars s'en fout d'être un tas de cailloux sans vie). Je parvenais pas à écrire cette chronique car c'est l'heure du bilan et je  prends conscience de tout ce que je n'ai pas fait. Alors le mieux est de me concentrer sur l'expérience à venir, organiser le matériel à emporter, déplier les cartes et trier encore et encore. Je dois privilégier le peu encombrant, éviter le jetable et surtout me délester du poids de la peur, expression utilisée par les grands marcheurs : apprendre à délester le sac de la peur d'avoir froid, la peur d'avoir faim, la peur de tomber malade, la peur de l’obscurité, la peur de manquer. La peur qui alourdit le sac en matériel inutile. Il est temps aussi d'organiser mes déplacements à venir pour ne pas consommer trop de carburant. Nomadisme ne signifie pas se déplacer tous les jours, bien au contraire. Je ne veux pas consommer du paysage mais découvrir les lieux où je vais m'arrêter. Rencontrer des gens. J'en parlerai plus tard sur mon nouveau site en cours de création. Site qui ouvrira ses pages début septembre quand je serai à Saint-Nazaire où je débuterai officiellement ma vie de bohème. 

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28 - La Caboulotte. Il y aura eu cette chaleur oppressante qui m'aura clouée à l'intérieur de mes 9 mètres carrés, maudissant les dizaines de mouches agaçantes et voraces qui ne supportaient pas de me voir lire. Il y aura eu la baignade solitaire dans le Rubion, au lieu dit Le Virage, un début de pluie ayant chassé d'un seul coup tout le monde des rives. Nager seule est un de mes plaisirs préférés dont je pourrais dresser une vivifiante liste. Il y aura eu l'arrivée des uns et des autres sur le terrain, un peu embêté.es de déranger ma solitude et j'ai tenté de les rassurer. J'aime à les voir même si cela perturbe mon rythme de travail. Alors oui j'accepte de partager un verre, un repas, de  jouer à la pétanque et j'y prends plaisir. Il y aura eu la pluie salvatrice même s'il a fallu dégager ensuite la boue des sanitaires à coups de pelle et de balai-brosse. Il y aura eu l'arrivée d'une chatte aux poils longs beige et blanc qui m'a choisie comme maitresse. Et déjà sa présence dans l'herbe haute est une attente de tous les jours, même si je ne l'emmènerai pas dans le fourgon de ma prochaine vie nomade. Les chats sont bien plus attachés aux lieux qu'aux personnes. Je l'ai surnommée Madame. Il y aura eu les répétitions avec l'altiste Chloé Parizot dans la modeste et superbe église Saint Pierre à Dieulefit pour préparer notre lecture Vivre pendant le festival Concertina. Il y aura eu la balade jusqu'au plateau de Vaire en compagnie d'un vieil épagneul breton qui m'a d'abord copieusement aboyé dessus puis suivie pendant près de 3 heures. Il a disparu d'un coup comme savent si bien faire les animaux. J'aime cette compagnie sans autre engagement que le plaisir de passer un bon moment ensemble. Je n'ai pas besoin de posséder un animal. Il y aura eu la sortie avec Maxime Roumazeilles, un passionné de botanique et d'écologie. Trois heures au bord du Jabron a parcourir moins de 500 mètres. Pourtant c'est tout un monde de plantes, d'insectes, d'éco-systèmes que nous aurons observé (ramassant quelques déchets plastiques et canettes en aluminium au passage). A quelques pas de chez soi le monde est déjà vaste, ne l'oublions jamais. Une suite de moments simples avant de faire face au rouleau compresseur d'actions liberticides que les informations additionnent. Le corps des femmes pris en otage que ce soit aux États-Unis ou encore en Turquie avec la condamnation de la sociologue, militante et écrivaine Pinar Selek à un emprisonnement à perpétuité (lire ici). Sans oublier les coupures de budget scélérates infligées à nombreuses manifestations culturelles par le président de la Région Auvergne - Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, dont l'égo froissé lui fait confondre la gestion de l'argent public avec son besoin d'assouvir une haine mesquine contre ceux et celles qui n'adhèrent pas à ses opinions. Toutes ces avancées d'une droite extrême et haineuse, phobique des étrangers, des gens de gauche ne pourront pas être arrêtées par une simple fleur même si la mythique photo de Marc Riboud nous aura fait espérer le contraire. Jamais je ne me suis sentie aussi en paix avec moi-même et, malheureusement, persuadée qu'à la violence qui est faite à nos libertés, seule la violence pourra répondre. Ces derniers mots ne traduisent pas un désir de ma part mais un terrible ressenti voir pressentiment.

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27 - La Caboulotte. La nuit aura été le moment un peu redouté avant mon installation dans ma cabane-roulotte. Parviendrais-je à dormir ? Aurais-je peur ? Et si des intrus... En fait la nuit aura été un rendez-vous attendu dans la journée, d'abord pour le plaisir à me blottir sous la couette avec la bouillotte quand il faisait froid au dehors et, parfois, à l'intérieur aussi. Le livre calé entre deux oreillers pour ne pas avoir à sortir trop les mains de sous la couette. Plaisir aussi à m'installer sur le petit perron pour écouter le vivant des animaux nocturnes. Observer le ciel et me réjouir de sa profondeur et du mouvement de la lune. Renouer avec le mystère de nos vies. Constater au printemps que la poussée des feuilles des chênes a éloigné le ciel, confirmant le sentiment que l'hiver aura été ma période préférée alors que mon entourage s'inquiétait : l'hiver, ça doit être dur, non ? J'ai souvent eu envie, assise dans la nuit, de fumer une cigarette ou de boire un verre de whisky, et de mettre ainsi le présent à la verticale. Étoile filante de mes anciennes addictions. Je me suis contentée, le plus souvent, de respirer profondément. Boire la nuit. Puis il m'arrivait d'aller pisser tranquillement ici ou là, debout, sans minauderie à l'instar de l'animal que je suis. Je n'ai jamais eu peur même si je fermais la porte à clé en me couchant certains soirs. Et si j'ai été traversée par des sentiments d'angoisse, ils étaient liés à mes cauchemars et à mes insomnies, pas à la solitude. La nuit est généreuse ici. Sans vouloir céder à de la facilité intellectuelle, je trouve le dérèglement climatique bien plus inquiétant que n'importe quelle chauve-souris ou cri rauque du blaireau. Hier, me rendant à un rendez-vous médical à Lyon, j'ai constaté qu'il y avait une longue file d'attente devant les portes d'un magasin dit de grande marque, malgré la chaleur. L'incongruité, la sottise, l'aveuglement (quel mot choisir ?) à mettre une telle énergie pour acheter un pauvre petit sac ou un vêtement issu d'une industrie particulièrement polluante, m'a plongée dans une nuit intérieure autrement plus effrayante que le hululement emblématique de la hulotte. Dans la chaleur poisseuse d'une rue lyonnaise, soudainement, je n'ai plus su quoi penser ou, peut-être bien, est-ce le contraire. La violence mes pensées me sembla, alors, particulièrement effrayante.

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26 La Caboulotte - Minuit passé, je me réveille en hurlant. Toujours le même cauchemar, celui qui ramène aux nuits défaites de l'enfance. Angoisse poisseuse qui ne se dissout pas, au contraire, elle imprègne toute la Caboulottte. Dehors devient inquiétant. J'écoute la radio pour dissiper le malaise. Enfin happée par le sommeil, je me réveille vers 6h. Il fait jour. Le sac dos est prêt, le pique-nique aussi. J'embarque cahier, jumelles et appareil photo. Forêt de Saou. Départ de l'auberge des Dauphins en cours de restauration. Je croise les premiers artisans qui viennent travailler à la fraîche. Les mauvaises ondes de la nuit m'accompagnent dans la combe où j'avance. Soleil absent, forêt touffu. C'est beau et sombre. Les oiseaux omniprésents. Marcher seule est, d'habitude, un bon moyen pour me décrasser la tête, pas aujourd'hui. Au pied d'une falaise trouée d'excavations, j'entends des pierres rouler et, chose rare chez moi, je ne suis pas rassurée. J'avance, me parle à voix haute : ça va aller fafa ! J'accélère le pas. Les bruits s'intensifient et je découvre en me retournant, un couple de randonneurs. J'ai un peu honte de ma peur. Je les laisse passer et retrouve un bel allant. Je pense aux deux jeunes campeuses qui me demandaient si je sentais parfois des présences sur le terrain, prête à me raconter ce qu'elles avaient apparemment vu. J'avais coupé court en concluant que chacun voit ce qu'il a besoin de voir. Ne pas me laisser contaminer par la peur abstraite des autres. Mais dans la combe, la conversation me revient et je la chasse en pensant au roman en cours Les Encombrants. Ce matin, je suis bel et bien encombrée. Le chemin monte régulièrement jusqu'au virage du Pré de l’Âne, puis le Pas de Serra. Le paysage s'ouvre majestueusement et moi aussi. Un groupe d'hommes, agents d'entretien, montés en 4x4, pissent en me tournant le dos, chacun son bosquet. Malgré l'heure matinale pas mal de monde sur le site dont un groupe de retraités bavards et dissipés. Je fais une pause, loin du GR, à l'ombre d'un arbre. Je sors mon casse-croûte que je dévore en écrivant. Je suis bien mais décide de prendre un autre chemin que celui prévu. Un chemin moins fréquenté. Même si je me retrouve devant la caméra d'une équipe de FR3 qui me questionne sur ma présence ici. Ils se fichent totalement de mes réponses. Soucieux, seulement, d'avoir le nombre de minutes d'images nécessaires. Je passe par le chemin forestier délicieusement ombragé. Et enfin personne. Au bout de deux heures je constate que j'ai oublié mon couteau vers le Pas de Serra. Un beau Laguiole. Ce couteau étant lié à une histoire décevante et cruelle, je décide de le laisser là-haut. J'ai appris à me défaire de l'encombrant du passé. Au retour, étonnante coïncidence, je trouve un Opinel dans les herbes hautes qui entourent la Caboulotte. J'y vois un signe. Chacun voit ce qu'il a besoin de voir.

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25 La Caboulotte - Etretat. La plage, les falaises, les touristes, le passé. Je regarde la mer et pense, après avoir tenté un selfie, qu'un jour on a son visage de vieux, son visage de vieille. Et il y a quelque chose d'émouvant dans ce visage qui fait que je ne me lancerai jamais dans la bataille du paraître jeune. Une illusion qui ne fonctionne, de toute façon, que sur les images. Et je l'aime bien ma tête de vieille. J'ai quitté la caboulotte pour venir à l'enterrement de Gérard. Quelqu'un que j'ai aimé comme un père et qui fut plus généreux et aimant que mon propre père. La dernière fois que je l'ai vu, en compagnie de ma fille ainée, deux tables nous séparaient. Nous portions un masque chacun. Impossible de communiquer. Ses yeux bleus humides nous lançaient un regard tendre et égaré. Raymonde, sa compagne depuis plus de soixante-dix ans, lui serrait la main. Elle a dit : Je ne sais pas qui c'est, mais elles ont l'air gentil. Raymonde et Gérard entreront un jour dans un de mes livres car je leur dois beaucoup. Mon émotion est trop fragile pour en parler plus en avant dans cette chronique. Assise sur un banc du perrey, je me vois encore, jeune fille de dix-sept ans, arriver à Étretat en stop avec mon amie Corinne. Un sac à dos, deux duvets de mauvaise qualité et l'équivalent de vingt euros en poche, assises sur les galets qu'il n'était pas encore interdit de ramasser,  nous étions époustouflées par le paysage et forte de notre audace. Tout quitter pour partir quelque part, ailleurs pour se séparer d'un avenir étroit de secrétaire. Il faisait beau. L'air était doux et la mer calme.  A cette jeune fille au ciré jaune de cantonnier, j'ai toujours envie de dire : Ne t'inquiète pas ! ça va aller. Mais en a-t-elle besoin ? Car malgré le manque d'argent et l'incertitude du où dormir le soir même, la jeune fille sait que si elle a eu la force de quitter sa famille, de quitter la Lorraine, de rompre avec le déterminisme de son milieu social, elle trouvera la force  faire face. Et elle sait aussi, qu'un jour, elle écrira. Ne sait pas comment, ne sait pas quoi, mais cette volonté, ce désir vibre en elle. Je quitte le souvenir et observe de loin les touristes imprudents qui se promènent trop près de la falaise. Une femme a chuté il y a deux jours à peine. Sur le banc, j'attends le moment de nous retrouver dans l'église romane puis dans le cimetière où Dédé, Jean, Ulysse, Madeleine ont déjà leur nom gravé sur une stèle. Du chou sauvage a été ramassé. Les fleurs jaunes de la falaise seront déposées sur le cercueil. Gentillesse et simplicité, Gérard et Raymonde m'ont donné cela. J'ai de grosses larmes qui font du bien. Demain je rentre à la Caboulotte. Je suis forte de toute cette histoire. Je crois que je vieillis bien.

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24 La Caboulotte - isolement lyonnais car Covid il y a eu. Élections, il y a eu aussi. Fièvre et brouillard dans ma tête à la lecture de cette cartographie politique française où j'ai bien du mal à penser l'avenir. Mais je ne veux pas résumer ce qui s'exprime actuellement par la seule idée qu'il y a les cons et les autres. Une telle suffisance à se croire du bon côté et à mépriser ceux et celles qui tentent de dire quelque chose de leur monde, de leur vie, de leurs espérances et désespérances. Mais glissement de terrain idéologique il y a eu. Vertige. Puis repartir vers la Drôme puisque me voilà guérie. Et en quelques jours, le printemps a fait sérieusement son boulot. Tout verdoie, fleurit, s'agite, pollinise, féconde, bruisse, chante, criaille, stridule. Et à nouveau une sensation de vertige. Vais je retrouver mon rythme d'écriture ? Ma quiétude ? Des associés du lieu sont là pour le week-end. On parle, on mange ensemble, on commente ce lieu géré collectivement et vécu, individuellement, de manière très différente. La complexité du faire ensemble qui permet aussi beaucoup. Et je suis fière et heureuse de faire partie de cette expérience. Pourtant le blues m'étreint, j'ai la nostalgie de l'hiver. La nostalgie de quelque chose de plus rude, d'une situation plus contraignante. Quelque chose a changé. Tout autour de moi les genêts font exploser du jaune pendant que la radio bégaie la même info : le Rassemblement National ne participera d'aucune manière aux célébrations du 1er mai. Qu'ils aillent brouter le muguet ailleurs, me dis-je, un peu bougonne avant de me déplier les oreilles avec de la musique. Canzoniere delle Lame ! Des chants révolutionnaires italiens qui me donnent toujours de l'allant : Noï vogliamo l'uguaglianza. Quand les italiens chantent l'égalité des peuples. J'y crois à nouveau. Quelque chose dans le rythme, le phrasé me transmet du courage. Du possible. Pourtant aujourd'hui je ne parviendrai ni à écrire, ni à lire alors j'emporte les jumelles, l'appareil photo et une bouteille d'eau et vais marcher avant de me poser dans un pré qui est un foisonnement de fleurs et d'herbe haute. Je m'allonge, mâchonne un brin d'herbe et pense à  Walt Whitman : L'odeur de mes aisselles est un arôme plus subtil que la prière. Puis je m'endors en tout confiance avec le ciel par-dessus moi. La révolution, ce ne sera pas aujourd'hui mais, sous mes bras, la vie !

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23 La CaboulotteSept mois que je vis ici et certains moments de solitude auront laissé un peu trop de place au chagrin. Ce chagrin qui m'encombre depuis plus d'une année, même s'il s'allège avec le temps. Mais quand il s'invite à nouveau dans mes pensées, il brouille mon humeur, réveille d'autres chagrins et je ne sais pas quoi en faire. Est-il possible de désaimer ? Pas au passé en tout cas. Alors, il y a la musique et la danse. Formidable recours. Alors oui j'ai dansé dans la neige, bottes en caoutchouc au pied. J'ai dansé à poil devant le poêle. J'ai dansé engoncée dans ma parka quand le vent se faisait glaçant. J'ai dansé au bal littéraire organisé par Pandora, mais c'était ailleurs. Et j'ai dansé sur le perron en bois de la caboulotte qui me sert alors de scène. J'ai dansé sur du Marvin Gaye, James Brown, Mansfield.Tya, Konstantin Gropper, The Troggs et tant d'autres. J'ai dansé avec toute la vitalité de mes 61 ans. J'ai dansé comme une gamine qui dirait : Encore ! J'ai dansé sur du Rachid Taha qui toujours m'accompagne : Voilà, voilà que ça recommence / Partout, partout,  ils avancent. J'ai dansé sur Poutine. J'ai dansé pour l'Ukraine. J'ai dansé contre le dérèglement climatique et les élections perdues par la Gauche. J'ai dansé mon impuissance et dit merci à la vie. J'ai dansé et je danse encore en imaginant qu'un jour un danseur viendra mettre se pas dans les miens, puis j'oublie. Danser et me souvenir que depuis l'enfance et les fables de La Fontaine, j'ai toujours préféré la cigale à la fourmi. Je danse face à mes girafes comme je nomme les pins malingres de mon champ de vision. Pins dont le tronc recouvert de taches de mousse me fait penser au pelage de l'incroyable ruminante à laquelle je suis associée depuis l'âge de douze ans. Au-dessus d'1m70, les filles rejoignent le monde des girafes. Alors oui, je danse sans effaroucher les mésanges qui, au contraire, semblent se rapprocher et m'observer. Mésanges à qui je dédie ma chorégraphique sur " Ça ira, tu verras " de Séverin qui me met à chaque fois de belle humeur : Hé les oiseaux. Je ne sais toujours pas siffler mais, regardez, je sais danser !

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