• Mon Chéri on the road – 13

    Fêtes de fin d’année à Lyon en famille et avec les ami.es. Se retrouver, se raconter et aller au cinéma car j’apprécie de voir un film sur un écran qui m’oblige à lever le nez. Quelques pépites. Le premier jour de l’année, je me suis levée très tôt pour me rendre au parc de la Tête d’or qui ce jour-là, à cette heure matinale, est peu fréquenté. Quelques runners s’activent – à quel moment n’ont-ils plus été des joggers ? Avant même d’être abstinente, je me suis toujours refusée de démarrer l’année par une gueule de bois pour tenir à distance les mauvais présages, à chacun ses petites croyances. Depuis plus de 20 ans, le 1er janvier je me lève tôt et pars saluer un bout de nature. Au parc de la Tête d’or, tant d’arbres superbes, étonnants et ce matin-là, une oie est venue me saluer dignement. Je présume qu’elle attendait quelques bouts de pain, mais je préfère y voir un geste de générosité de sa part. Furieusement optimiste, je le répète. Tout en marchant, je liste les nouveautés et les changements souhaités pour l’année à venir. Une liste raisonnable pour qu’elle soit réalisable.
    Puis retour à Segré-en-Anjou bleu, après quatre heures de train, une heure de bus et un quart d’heure à pied, ma valise à roulettes aux basques, je retrouve Mon Chéri sur le parking de la médiathèque qui accueille ma résidence. L’émotion qui me saisit ne m’étonne pas vraiment. Il est là. Il est intact et il m’attend. Alors je le salue et pose ma main contre sa carrosserie comme une caresse que je n’oserais pas donner. Quelques photos. Joie supplémentaire, il démarre au quart de tour. Je tapote le volant et le remercie de m’être fidèle. Musique à fond, je ne connais pas de meilleur endroit pour écouter de la musique que l’intérieur d’une voiture. Come take me de Betty Davis qui me met facilement en transe. De son bref mariage avec Miles Davis, elle garda le nom, pas la notoriété. Conduisant mon fourgon, je suis consciente de me servir d’un dinosaure de nos futurs moyens de locomotion : moteur thermique au diesel. Je déculpabilise en réalisant que j’ai respecté le deal, sauf fin août, d’un plein par mois maximum. Et globalement, je consomme moins qu’à l’époque de ma vie dans un village savoyard où je me déplaçais en voiture tous les jours. Par le pare-brise, je retrouve le paysage segréen avec ses étangs, ses bocages, ses arbres têtards et les nombreux et quelque peu déprimants distributeurs de baguettes. Je roule et me reconnecte avec mes prochains ateliers d’écriture, il y aura une classe Bac pro électro, une classe en IME, un groupe de primo-arrivants et le groupe d’adultes du samedi. Je pense aux nombreux camarades écrivains, écrivaines qui vont ainsi de lieux en lieux, animer un temps pour renouer avec l’écriture, la littérature. Gagne-pain oui mais aussi un engagement politique et social. La plupart d’ailleurs sont issus de milieu populaires. Ils et elles savent ce qu’ils doivent aux livres lus. Et quand j’ai des échos de leurs ateliers, je constate que l’exigence est là. Pas d’ateliers occupationnels mais de l’engagement.
    Panneau du musée de la Mine bleue et me voilà rendue. L’ardoise fut longtemps exploitée dans la région et on trouve nombre de friches et dans les villages les si reconnaissables alignements de maisons ouvrières. Misengrain – Je klaxonne mon arrivée même si personne ne m’attend. Vivre seule nous rend sensible à d’autres présences.

  • Mon Chéri on the road – 12

    Pare-brise gelé. Bel effet matinal vu de l’intérieur du fourgon. Heureusement, j’ai avec moi un grattoir d’une grande efficacité. Il m’a été offert à la clôture d’une résidence d’écriture dans le Jura, vers St Claude. Nous étions en janvier et il fallait gratter et parfois aussi pelleter la neige. Les températures en-dessous de zéro sont courantes dans les montagnes jurassiennes. On s’habitue. Tout est une histoire d’équipement adapté. Donc un bon grattoir car même en Anjou, il peut faire froid.
    Si en semaine je dors au chaud dans l’appartement mis à disposition par la ville, le week-end je pars dans les environs me balader en fourgon et j’y dors. Je m’adapte. Je m’équipe. Laine aux pieds, aux mains et sur la tête pour une bonne répartition de la chaleur. Dormir dans le fourgon, j’en ai besoin même si le réveil peut parfois être brutal, quand une voix à l’extérieur gueule régulièrement avec une virile énergie : Ta gueule ! Mais ta gueule !
    J’ai mis un moment à comprendre qu’un chasseur dialoguait avec son chien. Comme il faisait bien froid, je suis restée sous la couette à poursuivre la lecture de Voyage avec Charley écrit en 1960 par John Steinbeck. Récit d’un périple en camping-car à travers les États-Unis en compagnie d’un caniche royal de belle stature. Livre intéressant même si Steinbeck ressent, étonnamment, le besoin de dormir souvent à l’hôtel ou se lance dans l’éloge d’ustensiles jetables en aluminium : couverts, assiettes et aussi poêles à frire. Le tout à usage unique. Autre époque.
    Parfois, j’ai envisagé la présence d’un chien même si ceux qui aboient derrière les portails, murets, palissades, portes me vrillent les ovaires à vous gâcher l’usage des chemins vicinaux. J’aime les chiens pas ce que les humains en font.
    Je rêvais d’un dogue argentin parce le molosse dissimule un caractère affectueux, tolérant et surtout peu aboyeur. Sauf qu’un chien vous impose son rythme de vie et l’enfermer dans le fourgon pour aller au musée ou à la piscine ce n’est pas très sympa pour lui. Alors pas de chien.
    Une poule pourrait me tenter comme le navigateur Guéric parti sur les océans avec sa poule Monique ou la poule Chépa embarquée par Félix dans un étrange vélo-canoé . Le documentaire assez truculent de cette expérience est visible ici : https://www.youtube.com/watch?v=4_nDsGYrxdc.
    Bref on a parfois besoin de compagnie et une poule, ben ça vous pond des œufs – frais !

  • Mon Chéri on the road – 11

    J’écris cette chronique installée sous la couette, à l’abri dans mon fourgon. Dehors la nuit. A peine 19h. Chaussettes en laine d’alpaga aux pieds. Je suis posée à Blaison-Gohier au sud-est d’Angers en prévision d’une balade dans le environs – 5h de marche – pour demain. Traversée de coteaux, forêts, hameaux et je devrais éviter la pluie.
    Avant que la nuit ne me contraigne au repli, j’ai visité le village qui compte de bien belles demeures, manoirs et un château. La contrée fut prospère et le cimetière confirme : une section, séparée du tout-venant par des murets, accueille les dépouilles de la famille de Chemellier composée de comtes, vicomtes et autres baronnes. J’ai vérifié ce nom de famille n’apparait pas dans la liste des sacrifiés de la guerre de 14-18.
    Personne dans les rues, chacun rentré chez soi et je n’allais pas tarder non plus. Quelques feuilles flamboyantes s’accrochaient encore aux branches, des lumières filtraient derrière les volets ou les rideaux, le son d’une télé. Vies intérieures qui contrastent avec ma présence dans les rues et ruelles vides. Je suis traversée par un mélange de mélancolie et de détachement. Un ressenti proche de celui de l’enfance quand je me rendais l’hiver au cours d’équitation proposé par la MJC. La nuit, le froid, l’odeur des bêtes m’enveloppaient. Je découvrais un sentiment nouveau où le présent n’avait plus un goût d’éternité. Aucune angoisse, au contraire. La conscience de ma finitude générait en moi, un grand calme et de la confiance. La lecture du Grand Meaulnes, à la même époque, m’offrait aussi ce sentiment d’un espace temps autre.
    Le froid a pris de l’élan, j’ai fermé ma parka. Il était temps d’aller tirer les rideaux du fourgon, allumer la liseuse et me préparer une soupe.
    Dans le fourgon, je suis chez moi, même si actuellement ma résidence d’écriture à Segré-en-Anjou bleu, m’amène à être logée en appartement. Le camping étant fermé, il n’y avait pas de lieu pour recevoir dignement mon fourgon. Misengrain est le nom du relais qui m’accueille. Les logements ont été aménagés dans d’anciennes maisons de mineurs. On exploitait l’ardoise et le fer dans la région. Le relais est géré par un groupe éducatif et des salarié.es handicapé.es, ils et elle forment un sympathique environnement. Au début, dormir dans une grande chambre me perturbait et dans la nuit, j’ai failli rejoindre Mon Chéri plus d’une fois (Il est garé quasi devant ma porte). Perturbée aussi de limiter mes virées aux week-ends. Je dois admettre, il est l’heure d’hiverner et j’ai pris conscience de cela pendant la traversée solitaire du village. La résidence dure jusqu’en février. Je vais partir à la rencontre de enfants, des habitants et Mon Chéri m’attendra à la porte du garage chaque samedi quand j’aurai fini mon travail. Je ne sais pas comment je vais gérer la suite de ces chroniques. On verra. J’ai le temps. Jusqu’au printemps ce sera, peut-être Mon Chéri en résidence !

  • Mon Chéri on the road – 10

    Activité réduite à l’intérieur du fourgon même si je tiens debout, il est donc essentiel pour moi de profiter au maximum de l’extérieur quelle que soit la météo. Chaque matin, avant d’écrire, je fais ce que j’appelle ma gym. Une suite de mouvements qui viennent puiser dans mes expériences de yoga, Qi Gong, gym douce, méthode Mézières. Aucune contrainte de durée mais jamais moins de 20 minutes et ce, tous les jours. Se détendre, se muscler, soulager les tensions et amplifier ma respiration. Activité que je mène en extérieur même quand il fait froid. Depuis mon départ il y a quatre mois, je n’ai fait ma gym qu’une seule fois dans le fourgon. Un jour de pluie incessante au col de Béal. J’avais réussi à trouver une série de mouvements adaptés au moins de 6 m2 de mon véhicule. Pendant mes exercice je me concentre sur les zones ankylosées, tendues ou franchement douloureuses. Je regarde loin devant pour stimuler mon regard. De retour dans le fourgon, je me prépare un café. L’eau qui bout, réchauffe l’espace efficacement. Puis j’écris.
    J’ai surélevé l’ordinateur avec une boite d’emballage pour qu’il soit un peu plus en face de moi (sinon la nuque ramasse méchamment). Après deux- trois heures d’écriture je pars marcher même s’il pleut. Comme les jours raccourcissent, je profite au maximum de la lumière pour revivifier mes muscles. Si je ne marche pas une à deux heures par jour, les nuits sont moins paisibles. Quand je marche, j’écris dans ma tête. Petite, marchant le long de la Moselle, j’appelais ça me raconter des histoires. Je rêvais d’écrire des chansons. Adolescente quand je passais mes nuits dans le buffet de la gare de Metz au lieu de dormir dans le dortoir du lycée, je racontais avec un certain brio que j’étais la plume de Bernard Lavilliers (j’avais eu la possibilité d’échanger quelques mots avec lui dans sa loge). Lui aussi se racontait des histoires sur son appartenance à la Fensch vallée et le monde ouvrier. Quand je marche, je passe en revue chaque chantier en cours. En ce moment je revisite toutes les chroniques de la caboulotte que La Fosse aux ours va publier au printemps. Exercice difficile de rassembler des chroniques dans un recueil. Je dois retravailler ces textes sans perdre l’aspect l’adresse directe . L’exercice est loin d’être simple. Ne pas tout réécrire. J’ai également en cours un recueil de fragments : Pauvre. Écrire sur la pauvreté sans être mièvre ou méprisante. Le troisième écrit est une pièce de théâtre Battements de pieds en eaux profondes pour que Laurent Brethome va mettre en scène. Bref ça bosse dans le fourgon. Sans l’écriture, ma vie nomade manquerait de sens. Parfois je vais écrire dans un bar ou une médiathèque, pour changer. Ne pas trop m’enfermer dans le cocon du fourgon. Ne pas me couper du monde. Et j’aime le dehors. J’aime rencontrer des gens et dans ce sens, je vais garder trace de certaines rencontres dans une rubrique Portraits de gens dont mon nouveau site (accessible dans une semaine) se fera l’écho. Oui ça bosse dans le fourgon.

  • Mon Chéri on the road – 9

    Il y aura eu un ordinateur foutu qui m’a laissée sans outil de travail pendant près de dix jours. Il y aura eu une bouteille thermos mal fermée qui s’écoula sur matelas, manteau et pantalons. Il y aura eu une douleur dorsale déprimante et aucun médecin acceptant de me prendre en consultation. Après plusieurs jours, enfin, un médecin du sport a redressé la situation. Nomadisme et médecine ne font pas bon ménage. Il y aura eu une balade en vélo le long du canal de Brest à Nantes avec le copain Jépé qui me trouva fort élégante dans ma manière de pédaler et j’ai accepté le compliment. Il y aura eu le camarade poète Bernard Bretonnière avec qui j’ai échangé quelques bons et mauvais souvenirs liés à notre métier d’écrivain tout en mangeant des gaufres à la crème fouettée vers l’écluse de la Martinière.  Il y aura eu l’île aux Pies et le réveil matinal à marcher à travers la forêt, le long de la falaise en pensant à ce qui devrait, pourrait s’écrire. Il y aura eu la conversation avec Lola, jeune femme qui vit en fourgon avec sa chienne Ama et comment elle chauffe difficilement ce fourgon avec un petit poêle à bois, les matins froids qui n’aident pas à quitter le lit et pourtant elle ne se voit pas vivre autrement. Il y aura eu Redon et le café pris avec Gwenola Furic, professionnelle en restauration et conservation de photographies. Elle m’a parlé de l’écriture qui l’aide à penser la photo et moi, de la photo qui m’aide à penser l’écriture. Il y aura eu la balade dans la ville au charme indéniable malgré le trop de voitures puis une soirée cinéma à regarder Les Harkis de l’impeccable Philippe Faucon. Il y aura eu le texte écrit en contre-champ du travail photographique de Valérie Couteron sur la fonderie AB à Saint Genis-Laval pour le musée Gadagne. Il y aura eu du vent, du soleil, de la pluie, de la boue et la lecture de Sur la route de Jack Kerouac arrêtée vers la page 80, ne supportant plus la misogynie du personnage. Il y aura eu un jour d’inquiétude pour la santé de l’une de mes filles. Filles qui même devenues grandes restent mes bébés. Il y aura eu Xavier l’aménageur de mon fourgon toujours disponible pour répondre à mes inquiétudes ou résoudre un problème souvent dû à mes méconnaissances techniques. Il y aura eu un aller-retour à Lyon et ma certitude que je n’ai plus envie de vivre dans cette ville. Il y aura eu la traversée de la Loire en bac de Pèlerin à Couëron et moi excitée comme une gamine par cette traversée. Il y aura eu des prix littéraires donnés et la certitude que cela n’a rien à voir avec la littérature qu’on aime et le sens qu’on lui donne, puis s’avouer être un peu jalouse. Il y aura eu des ami.es qui facilitent la vie en vous ouvrant la porte. Il y aura eu quatre mois déjà à vivre en écrivaine nomade même si bientôt une résidence d’écriture à Segré-en-Anjou bleue rendra la vie plus sédentaire. Il y aura eu les carnets où je couds, brode, traverse et troue les pages. Il y aura eu la soupe jetée sur des œuvres à l’abri derrière des vitres et je suis certaine que Van Gogh jetterait de la soupe à tous ceux et celles qui vendent tasses, serviettes ou cravates à son effigie. Il y aura eu du temps qui passe et moi qui avance. Il y aura eu le monde qui grince des dents et ne m’empêchera pas de sourire.

  • Mon Chéri on the road – 8

    Nomade oui, mais pas encore grande voyageuse, cela viendra. L’écosse en ligne de mire. Je précise cela car parfois la question est posée : Tu vas où ?  T’es où ? Et l’on s’étonne de me voir bouger si peu. Effectivement pas de longues distances depuis le mois de septembre. Du local. J’économise le carburant et A côté c’est déjà loin pour moi. Sur mon téléphone, j’ai installé l’application Park4night qui permet de partager des bons plans entre camping-caristes mais je ne l’utilise pas. Je préfère trouver par moi même en prenant le risque de ne pas trouver justement. Dormir sur un terrain en pente, près d’une route bruyante au matin ou le long d’un camping avec animation nocturne. Comme je bouge le lendemain, rien de traumatisant. Je me sers de mes cartes IGN pour repérer un plan d’eau, un bout de forêt ou un site remarquable. J’évite d’utiliser le GPS sauf quand je ne sais vraiment plus où je suis. La quête d’un lieu où me poser m’excite beaucoup. Laisser faire le hasard et mon intuition. Un nom de commune un peu singulier peut susciter ma curiosité et j’aime  bifurquer à gauche parce que cela me convient mieux que de bifurquer à droite. Ma méthode me réserve le plus souvent des bonnes surprises. Ainsi après avoir pique-niqué au pied d’un superbe château d’eau qui était dans mon champ de vision depuis un bon moment, je me suis laissée faire par une discrète pancarte m’invitant à rejoindre les bords de la Vilaine – Quel nom ! La Vilaine qui est bel et bien un fleuve,  m’a offert un bout de Paradis où j’ai pu échanger avec deux pêcheurs curieux de mon mode de vie. Je leur ai offert le café. On a causé pêche même si je connais surtout la pêche en mer. Jour de soleil, la porte du fourgon était ouverte sur un paysage d’eau, d’arbres et d’oiseaux avec de temps en temps des cyclistes ou des promeneurs pour traverser mon champ de vision comme sur un écran de télévision. Si l’intérieur du fourgon ne change pas, dehors est à chaque fois nouveau. Bien entourée, je me suis mise au travail : finaliser le recueil de textes écrits par l’équipe du CMP – enfance de Givors, débuter le texte qui accompagnera les photos de Virginie Couteron au Musée Gadagne, boucler le sommaire du prochain numéro de Gustave Junior. Bien que nomade, je ne suis pas à la retraite et le montant affiché par le site dédié à cet inévitable moment de ma vie, me convainc qu’un jour vivre dans un fourgon ne sera pas un choix mais peut-être bien une nécessité. L’augmentation du prix des loyers, de l’électricité, du gaz et de la nourriture rétrécissent l’horizon. Je ne m’inquiète pas trop car je sais vivre avec peu. Le livre de Jessica Bruder, Nomadland, sur les conditions de vie de retraité.es américain.es contraints d’habiter dans des campings-cars ou fourgons souvent moins luxueux que le mien, est riche en enseignement. Des plus de soixante ans dont la maison a été saisie, se retrouvent nomades et travailleurs saisonniers. Amazon profite largement de cette manne en main d’œuvre certes plus lente que les jeunes mais plus docile. Le livre approfondit cet aspect de l’exploitation des séniors par rapport au film. Alors j’ai le sentiment de me préparer. Je verrai bien jusqu’où me mènera ce nomadisme, terme que  j’ai imprimé avec une certaine joie sur ma carte de visite : écrivaine nomade. Voilà ce que je suis à un âge où l’on voudrait me contraindre à la marche nordique ou aux croisières culturelles. Le bonheur c’est quand rien ne vous manque et pour l’heure, il ne me manque rien. Du moins rien de matériel. Parce que oui, parfois, j’aimerais bien être occupée par un sentiment amoureux. Heureusement l’amitié est là et je croise nombre de personnes généreuses à mon encontre. Le jour décline, les deux pêcheurs de la Vilaine repartent riches en poissons et oublie de m’en offrir un –  pourtant il était bon mon café. Pas grave. Je vais aller marcher un peu, profiter de la lumière, fatiguer mes muscles et écouter la playlist créée à partir des chansons citées dans le livre d’Yves Charnet, Chutes. Chansons populaires françaises. Pas tous les jours que j’écoute du Serge Lama, surtout au bord de la Vilaine.

  • Mon Chéri on the road – 7

    Mon chéri on the road 7 –  Il y aura eu la visite du site mégalithique de Carnac qui fascine même si on apprend que certains menhirs ont été importés pour ne rompre la continuité des alignements. Sur un site touristique il faut toujours se poser la question : Qu’est-ce que je vois vraiment ? Qu’est-ce qu’on veut me donner à voir ? Puis il y aura eu l’île d’Houat, accueillie par le copain Pierre Joubert qui tomba amoureux de l’île dès les années 70. Vacances d’été avec sa compagne, les enfants et les ami.es en mode camping sauvage, cheveux longs et seins nus. Son amour pour ce bout de terre n’aura jamais tari et il lui a d’ailleurs consacré un livre Enez-Houat qui rassemble dessins, aquarelles, souvenirs et portraits d’habitant.es. Mon chéri est resté à quai (pas de voitures sur Houat). Excitation à marcher le long de la côte, le long des plages, sous un ciel toujours en mouvement, puis baignade dans une eau fraîche et profonde. Le sentiment, en l’absence de touristes, que tout le paysage m’appartient. J’ai été saluer la maîtresse de la classe unique, échange bref car elle avait le bateau à prendre. Et le bateau ça ne se rate pas. Je me mets à rêver d’une résidence d’écriture, d’un atelier de poésie avec les enfants – en tout cas la revue Gustave Junior y a déjà trouvé une place grâce à Anouk,  26 ans et un enthousiasme qui fait du bien. Elle aura tout fait pour vivre sur l’île et elle y est parvenue. Le temps nous aura offert une belle rincée pour revenir très vite au soleil. Marcher, nager et boire le paysage. Au retour, sur le quai,  en attendant l’arrivée du Melvan pour rejoindre Quiberon, on pouvait voir un contrebassiste accompagner une femme chantante. Cette femme est la capitaine du bateau : le Notre-Dame-de-Rumengol. Une gabare de 21 mètres de long pour 6,5 mètres de large. Pierre s’est empressé d’offrir une aquarelle du bateau à la chanteuse-navigatrice. Sublime moment. Sentiment d’ivresse et (dejà) de nostalgie. Je ne sais pas expliquer ce qui m’a traversée sur cette île. L’envie de revenir tout simplement. De prendre du temps même si je sais que vivre sur une île n’est pas facile. L’ailleurs est difficile à rejoindre et il faut composer avec les gens d’ici quelques 224 habitants et près de 3000 touristes par jour l’été. Le bateau nous emporte, le vent emmêle les cheveux,  doudounes et coupe-vent sont fermés haut. Mon envie de revenir est sincère mais peut-être, simplement, un engouement passager. Je verrais. Résider sur une île m’avait déjà traversée suite à un reportage sur l’île Langeness au Nord de l’Allemagne jusqu’au plan sur l’important rayon d’alcool de la petite épicerie locale qui m’avait refroidi. Maintenant que je ne bois plus, le problème ne se posera pas. J’ai retrouvé Mon Chéri et j’y ai fêté le prix Nobel d’Annie Ernaux en buvant un gingembre-citron décapant. Pour la première fois ce genre d’annonce a suscité une véritable joie en moi. L’œuvre de l’écrivaine m’accompagne depuis longtemps et l’engagement de la femme m’est familier. Sur les réseaux sociaux, les réactions violentes, stupides et souvent infondées ne m’ont pas  vraiment surprise. On peut ne pas aimer ces écrits, ses engagements mais lorsqu’un poète la traite de nullité, quelque chose m’effraie vraiment même si je sais que le mot poète ne protège pas de la connerie. Personnellement je me sens son héritière. Sous la couette qui tient chaud, je relis L’événement dont un imbécile avait dit que c’était une dégueulasserie alors que c’est l’appropriation du corps des femmes qui est la vraie dégueulasserie de ce monde.Lire dans ce sens l’article très éclairant de Johan Farber sur Diacritik ici

  • Mon Chéri on the road – 6

    Jour de pluie, crachin permanent ou presque. La gestion des entrées et des sorties du fourgon devient primordiale. Le mouillé, le sable, le gravier, la gadoue doivent rester dehors ainsi que les crottes de chien. Un fil tendu à l’arrière de la banquette passager sert d’étendage. Un cintre est prêt à accueillir veste et coupe-vent. Le tapis de sol reçoit les chaussures trempées. La thermos et la bouillotte sont pleines d’eau chaude. Fourgon-refuge. Lumière terne, j’allume une bougie. Aujourd’hui j’ai le cafard. Hier je me baignai à Treac’h Gouder sur l’île d’Houat. L’eau était à 17° mais tout le paysage semblait m’appartenir (j’en parlerai dans une autre chronique). Aujourd’hui je ne parviens pas à écrire, ni à lire, ni à envisager une quelconque activité.Je déteste être dans cet état. Bouge de là, je bougonne… et je m’écoute. Direction Paimboeuf, rive sud de l’estuaire. J’emprunte le  majestueux pont sur la Loire que je photographie ensuite de la plage de Saint-Brévin. Je reprends le volant en écoutant, sans y entrer, le dernier album de Björk.  Paimboeuf. C’est d’abord un alignement de maisons, collées-serrées, qui accompagnent la courbure du fleuve.  Certaines façades osent des couleurs vives ou d’étonnants collages dont un fabriqué avec des centaines de circuits intégrés numériques. De l’autre côté de la rive s’impose les cheminées, les cuves et  les ateliers de la raffinerie de Donges. Ici est un lieu comme j’aime parcourir, de ceux qui racontent la vie industrielle. La vie laborieuse. On ne peut comprendre un territoire si on se contente que du beau, du touristiquement correct. Je marche d’abord le long du fleuve, m’attarde devant le Café de l’Avenir qui fait preuve d’un bel optimisme avec sa façade recouverte de gazon synthétique. Des panneaux indiquent le centre-ville que je ne trouve jamais. La boulangère me donne une explication : il n’y en a pas ou du moins il n’y en a plus. Je mitraille les portails, les maisons plus ou moins gracieuses, les fenêtres murées. Puis il pleut à nouveau. Je rejoins Mon Chéri. Tape soigneusement les semelles de mes chaussures avant de monter, sèche mes cheveux, me prépare un café que j’accompagne d’une tranche de cake aux fruits. Les pieds calés contre le frigo, je finis l’article sur ces Russes qui refusent de se faire tuer sur le front ukrainien.  Je les comprends follement. A quoi bon mourir pour des intérêts financiers et l’obsession d’un président ivre de pouvoir. Venir gonfler la liste des héros soit-disant morts pour la patrie est une récompense bien dérisoire. Les monuments historiques participent à fabriquer la fiction des combattants héroïques. Le patriotisme est l’arme des puissants pour convaincre le peuple de se sacrifier à sa place. Et celui qui en doute sera, de toute façon, passé par les armes d’un tribunal militaire. Sur le carnet de notes, ce matin, j’ai écris la phrase du poète boxeur Arthur Cravan disparu en 1918 et qui accompagne d’un sourire en demi-teinte ma lecture de ce soir :  La vie est sans solution.

  • Mon Chéri on the road – 5

    Ce matin le réveil fut laborieux même si, pour une fois, j’ai dormi d’une traite. Café du matin pour revivifier les neurones et réfléchir au contenu de cette chronique. Qu’est-ce qui est important à écrire ? Laisser trace de quoi ? Dire ce qui va ? Ce qui ne va pas ? Le trop à dire m’a toujours embarrassée. Je pourrais parler de mon besoin de nager. Hier encore, baignade dans le lac de Vioreau près de Joué-sur-Erdre. D’abord la nuit solitaire sur le pré qui sert de parking – interdit au campement – mais plus personne pour s’en soucier à cette époque de l’année. Le bruit des animaux diurnes bien moins inquiétant que le moteur de la voiture qui vers deux heures du matin a foncé sur le chemin pour repartir aussitôt, phares qui balaient l’obscurité comme dans un mauvais thriller. Heureusement, la nuit, le fourgon de couleur marron est peu visible et les rideaux occultants me permettent de lire en toute tranquillité. Mon unique peur est d’être repérée par un homme ou un groupe d’hommes pour qui une femme seule est une femme qu’on peut emmerder. Je ne fantasme pas, je lis les journaux, j’écoute les histoires de mes amies et j’ai vécu plus d’une fois cette malheureuse expérience. Alors je me fais discrète, c’était d’ailleurs un critère essentiel dans le choix de mon fourgon : pas de couleurs trop voyantes. Au matin, à travers la vitre arrière, enlacée par ma couette, j’ai regardé  la brume s’effacer lentement de la surface du lac. Quand le soleil s’est imposé, malgré la fraicheur, j’ai été nager au milieu des hirondelles de rivage dont la proximité a rendu l’instant presque irréel (comme dans une scène du film Nomadland). Je n’ai pas osé me baigner nue – un pêcheur pas très loin. Je pourrais écrire aussi sur ma rencontre avec les cinq femmes de La Horde comme elles se sont baptisées. Femmes qui ont uni leurs forces, après des années de galère, pour vivre (bientôt) dans des Tiny House regroupées sur un terrain mis à disposition par la commune de Trignac. Nous avons parlé de la nécessité des nouveaux habitats, du nomadisme et du bien que cela fait de rire et de raconter des conneries. Nous étions installées sur la terrasse de mon bar nazairien préféré Sous Les Palmiers. Je pourrais raconter une nuit d’insomnie à m’interroger sur cette gênante façon de jeter la vie intime des gens dans l’espace public par le biais des médias et des réseaux sociaux où la moindre réflexion, la moindre phrase sortie de son contexte devient scandale ou scandaleuse, permettant le buzz vite remplacé par un autre buzz. Empêchant souvent une réflexion de fond. Quelque chose se raidit dans notre relation à ceux et celles qui pensent différemment, ceux et celles qui merdent, ceux et celles qui ne sont pas toujours politiquement correct.es. Le droit à la justice relégué en second plan. Jusqu’au vocabulaire qu’il faudrait employer au risque de passer pour une vieille militante féministe dont il faut se méfier (sic). Mon âge devenu subitement suspect. Les mots du prêt-à-penser : wokisme, islamo-gauchiste, hétéronormé, boomer, réac … Il en était déjà ainsi avec la dialectique des étudiants de mai 68 et des syndicalistes qui permettait d’identifier rapidement son appartenance de classe et empêchait le débat de s’ouvrir clairement avec les ouvriers (et encore moins avec les ouvrières). Pour preuve le documentaire – Reprise du travail – où une femme exprime son impossibilité de retourner dans l’usine Wonder et que le discours des syndicalistes CGT bâillonnent (A voir ou revoir ici). Je n’ai pas peur de qui pense différemment de moi. Je n’ai pas peur de changer de manière de penser mais j’ai besoin d’en discuter et non pas de m’enfermer dans un discours. Une nuit à tenter de mettre au clair ma crainte d’un monde sous surveillance qui risque de  rendre souterraine toute forme de pensée dites non-acceptable (par qui ?). Ce qui ne peut se dire devient terreau de la frustration et souvent de la violence. Réflexions confuses, j’en conviens, car elles puisent dans un pressentiment plus qu’une réflexion. Pour l’heure, je suis installée dans le camping La Rivière à Segré-en-Anjou-Bleu, cernée par des campings cars qui pourraient contenir quatre fois mon fourgon. Je ne vois jamais les propriétaires qui s’enferment à l’intérieur où derrière des stores tirés bas. Sauf une fois et j’en ai souri un peu en biais :  lui assis qui lit l’Équipe et elle qui balaie le tapis de sol autour de sa chaise (je n’invente rien). En tout cas je dois leur sembler bien manouche avec mon linge qui sèche sur les branches d’arbre, mes chansons de Lola Flores en continu et ma porte latérale grande ouverte. Doivent se demander d’où je viens. Et quand on me pose la question, je ne sais pas toujours répondre car si j’ai une adresse administrative à Lyon, le fourgon est mon seul domicile. La réponse qui pourrait convenir, serait : Je viens d’ailleurs. Une certitude, le soir,  quand je referme la porte latérale du fourgon, je me sens chez moi. Et j’y suis bien.

  • Mon Chéri on the road – 3

    Tant de choses à raconter et pourtant il faudra résumer. La baignade dans l’Allier avec sur la rive, l’amie de toujours. Sentiment de nager dans une forêt d’eau tant le reflet des arbres dans la rivière trompait l’œil. L’angoisse d’une panne de batterie et que la première personne que j’interpelle est un mécano (une cosse desserrée rien de grave). Il y aura eu aussi le danser, le rire et les plouf dans l’eau à Eymet en Dordogne. Frangin et belle-sœur qui fêtent leur anniversaire. Le canoé partagé avec un petit garçon qui pagaie avec sérieux. Le fourgon que je pose dans le jardin et l’on s’étonne de mon refus de la chambre d’ami. Hier fut jour de départ et de fatigue. Les émotions qui se bousculent en moi, les moustiques hargneux dès l’après-midi, notre première Ministre qui va mettre en place la formation des hauts fonctionnaires aux enjeux de l’écologie (comme dit l’adage : il n’est jamais trop tard pour bien faire – vraiment ?), mes pieds qui se prennent dans le seau et je chute à la sortie du fourgon. Au milieu de nulle part. Un peu sonnée mais rien de grave. Ce que je dois prendre au sérieux c’est le signal donné. Chaque incident, mécanique, physique est un appel à la vigilance. Il est l’heure de faire une pause. La visite du site de Lascaux m’offre une parenthèse passionnante et j’apprécie (évidemment) l’installation qui redonne sa vraie place aux sapiennes. Elles n’étaient pas que gros ventre, peau de bête sexy et cheveux bons à tirer. J’achète deux livres (les livres occupent un coffre entier du fourgon – on ne se refait pas, du moins pas totalement). Je reprends le volant. Chaleur poisseuse. Fatigue. Je ne parviens pas à me décider sur l’endroit où me poser. Je tourne, j’hésite, je m’arrête, je repars. J’ai besoin de sentir des ondes positives pour passer la nuit quelque part. A la sortie de Grèzes (côteaux du Périgord) près d’un petit cimetière, je me pose malgré l’œil scrutateur qu’affiche un panneau : Voisin vigilant. Je salue avec engouement la seule personne que je vois passer, et son sourire est rassurant. Je prends mon temps pour me laver au gant de toilette. Fraicheur de l’eau qui apaise les piqûres. Je mange mon repas de dépannage préféré : gâteau de riz nappé de caramel. J’installe le rideau occultant, positionne une des quatre merveilleuses lampes Led du fourgon, rapproche lunettes, carnet, stylo, livres. Je suis bien. Pas de bruits sauf quelques meuglements de vaches (stabulation à deux cent mètres) et le chant stridulent, léger d’un oiseau. La lune est un croissant mauve noyé dans des nuages gris clair. Je poursuis la lecture d’Errance de Raymond Depardon, livre parfait pour penser ce que je vis. Je découvre aussi  les mots du philosophe Alexandre Laumonier et que reprendra également l’écrivain japonais Akira Mizubayashi dans Petit éloge de l’errance :  » L’errance, terme à la fois explicite et vague, est d’ordinaire associé au mouvement et singulièrement à la marche, à l’idée d’égarement, à la perte de soi-même. Pourtant, le problème principal de l’errance n’est rien d’autres que celui  du lieu acceptable. »  Acceptable, le petit parking de Grèzes car je peux y écrire.  Ces livres m’aident à cerner le sens (ou non-sens) de mon choix de vie. Je pourrai ainsi mieux répondre à ceux et celles qui souvent m’interrogent : Tu vas où ? Tu vas visiter quel pays ? Questions qui me mettent mal à l’aise car loin de ce que j’ai entrepris. Je vais là où je vais même si certaines fois, comme Raymond Depardon, je me pose la question : Qu’est-ce que je fous là ?