• Yolande

    Un verre partagé avec elle que j’ai découverte, il y a longtemps, dans un café théâtre de Bruxelles, un poireau à la main, du sang sur les bras : Sale affaire du sexe et du crime. Nous étions jeunes. J’étais épatée. Conquise.
    Puis Lapin chasseur, puis Les Deschiens et le film revu plusieurs fois : Quand la mer monte. Son premier long métrage
    Elle me fait du bien cette femme avec sa taille haute et son style à ne pas jouer dans la catégorie poids-plume. Je peux me reconnaître en elle.
    Ce soir-là, c’est à Segré, au bar du Cargo. Elle vient de donner son spectacle sur Prévert avec Christian Olivier des Têtes Raides. Je peux enfin lui donner le livre que je n’avais pas osé ou su lui envoyer, il y a quelques années. L’échange est simple même si la fatigue est là.
    Elle termine le tournage de son prochain film Même au milieu des ruines. La production n’est pas fan du titre, mais elle y tient. Notre conversation est entrecoupée par des demandes de selfies. Moi, je prends cette photo dont je ne suis pas satisfaite, mais voilà.
    Toujours un moment étrange d’être en conversation avec une personne qui vous est familière et de sentir que, forcément, pour elle vous êtes une inconnue.

  • Gemima

    On se rencontre chez des ami.es communs. Dix-sept ans, lycéenne dans une ville moyenne de la Sarthe, de suite nous parlons de Baudelaire qu’elle a découvert en lisant Un hémisphère dans une chevelure :
    Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! (…)
    C’est pour elle, sans qu’elle le nomme ainsi, le poème fondateur. Celui qui est entré en conversation avec son histoire, avec son désir d’écrire. Poème qui ouvre un espace singulier en soi, celui qui donne goût d’en apprendre plus.
    Vous aviez faim et vous trouvez, enfin, votre nourriture.
    Ensuite nous parlons de tout : de mon travail, du douloureux de sa mise à l’écart par les élèves de sa classe, des poèmes qu’elle écrits chaque jour, de ses origines : père congolais, mère sénégalaise.
    Le poêle diffuse une chaleur douce et je suis bien avec cette jeune fille qui évoque pudiquement son difficile parcours jusqu’en France. L’Italie d’abord, le 115 pour trouver un abri d’urgence, l’accueil chez des gens et, enfin, un endroit où se poser avec son père et ses quatre sœurs. Et la poésie pour exister.

  • Laurent

    Segré-en-Anjou bleu, centre-ville, un pas de porte avec le mot taxidermiste en façade. Pas de vitrine. Juste des mots. Je m’interroge aussitôt : qui ? Quoi ? Comment ? J’ai toujours été fascinée, dans les musées d’Histoire naturelle, par la section dédiée aux animaux naturalisés. L’étrangeté du vivant figé dans la mort. Alors j’ose. Coup de fil. Rendez-vous et j’entre dans l’antre du taxidermiste.
    Laurent Joyaux est un passionné. D’abord sapeur-pompier de la ville de Paris, il profite de son temps libre pour se former à un métier qui l’attire depuis longtemps. Gamin il aimait les balades en forêt ou dans les marais pour traquer l’animal. Chasser aussi, il ne s’en cache pas. Surtout à l’arc. Il ne prélève pas d’animaux pour les naturaliser, ce sont ses clients qui lui apportent des peaux. A 35 ans, il a quitté les sapeurs pour se lancer dans le métier qui le passionne toujours autant.
    Il aime travailler tard dans la nuit : Quand je commence une bête, j’aime bien rester longtemps en contact avec elle pour lui donner forme
    Trophées de chasse, animaux de compagnie, objets de décoration ou de musées, le boulot ne manque pas. Par contre il va arrêter les animaux de compagnie, ses client.es sont souvent déçu.es, leur animal, en fait, est bel et bien mort.

  • Christian

    La Rochelle. Bord de l’Océan. Parking.
    Table et chaise pliantes. Comme chez lui. Il vient là régulièrement pour déguster des pétons achetés sur le marché. Avant il les ramassait lui-même mais le corps ne veut plus.
    Corps usé par 37 années de labeur chez Alsthom.
    Travail en horaires décalés. Les 3×8 qui vous sapent le corps et le sommeil.
    Il avait le sens du travail bien fait. Ouvrier à l’ancienne comme il dit. Certains de ses collègues sont montés chef. Pas lui. Il n’était pas vendéen.
    Les dernières années plus difficiles. Se faire traiter de fainéant après tout ce temps donné à la boite.
    Dur à avaler.
    Des années à limer. Limer. L’arthrose qui s’installe.
    Maintenant il est à la retraite et gagne mieux sa vie qu’en travaillant. Alors il profite.
    La vie est belle quand on en demande pas trop.