[le site de Fabienne Swiatly ]

La couleur absente de la Lorraine.

catharsis p21 hd

Tenir tête à la désespérance et lire des phrases ou des histoires qui font du bien, mais je ne lis pas cela. je n'y parviens pas.  Je lis Victor Klemperer, je lis L’œuf du serpent d'Ingmar Bergman, je lis des articles de fond sur la terrible nuit  à Cologne, je vois le fusil pointé par cet homme vers les manifestants qui soutiennent les migrants de Calais (les pauvres remontés contre les pauvres), j'écoute le vain débat sur les 35 heures sans que personne ne parvienne à réinventer une nouvelle façon de partager le travail. Et nos vies semblent liées, affreusement, à la seule courbe du pouvoir d'achat. Venir au monde et se battre pour son pouvoir d'achat ... ? Alors j'ai du mal à écrire. J'ai du mal à prendre des photos. Malgré le réchauffement climatique quelque chose de gelée en moi et lorsque une sensation plus chaude vient me remuer, elle est souvent empreinte de tristesse. Il est des cadavres que je ne parviens pas à enterrer. Sur un carnet j'ai inscrit Zone de distraction. Quelque chose qui pourrait s'écrire sur cette inépuisable possibilité de se distraire dans une absence totale de ritualisation. Seul.e devant son écran on peut se gaver de films, documentaires, jeux en coupant court sur les génériques. S'absenter de la réalité tout en s'y frottant tous les jours. Les réseaux sociaux participent aussi à cette ambiguïté. Dans le village où je vis, ce que je sais de Calais, de Lampedusa, des bidonvilles français, de la colère des agriculteurs, des anti-uber m'arrivent par internet mais à  l'épicerie, au bout de l'impasse, dans la salle commune de la mairie, dans la salle d'attente du médecin ... ces événements ne sont jamais nommés. On se salue et le plus souvent, on parle de l'absence de neige. Pourtant nous portons bien cette même boule au ventre ? Celle que le dessinateur Luz nomme Ginette dans son formidable livre Catharsis. Livre où il ose la faire exister. Il lui parle. Il lui donne une forme, incertaine et laide, mais bien réelle. J'aimerais y arriver. Arriver à nommer ce qui chez moi n'est pas une boule mais une épaisse brume grise qui plombe ma capacité à rêver et surtout à agir.  Les textes que je lis s'inscrivent dans la période après la crise boursière de 29, ce qui n'est pas la même situation que maintenant (quoique), mais le point commun se situe dans une forme de dépression collective, de paupérisation de la classe moyenne et de haine (peur) de l'étranger. Une angoisse difficile à cerner à l'époque mais, impossible d'y échapper sauf à se mettre collectivement en mouvement pour réagir. Serrer les rangs. Beaucoup le feront mais ils ne prendront pas une juste direction. Nous le savons maintenant car nous avons compté leurs victimes. Ce matin, alors que la lumière est si belle dehors, je tente de donner un nom à cette brume qui m'envahit et c'est le mot impuissance qui me vient. Quand je lui aurai trouvé un petit nom, quand j'aurai trouvé le moyen d'en rire et quand je la reconnaitrai chez d'autres gens alors peut-être parviendrons-nous à entrer en action et à tenir tête à ceux qui n'ont plus que la haine pour se sentir exister. Peut-être.     Dessins©Luz