[le site de Fabienne Swiatly ]

L'encre du tatouage qui bleuit avec le temps.

ArclelorAmneville

10 - Lorsque je déplie le mot usine, me reviennent les images d'un documentaire où une femme ne veut pas retourner dans l’usine. Usine Wonder en juin 1968 à Saint Ouen, fin de la grève. Même si les grévistes ont obtenu des changements de la part de la direction, elle ne veut pas retourner dedans.Travail sale, répétitif et que même avec du mieux cela reste un avenir étroit.
Et qu’au fond d’elle, les jours si grands du présent de la grève. Le moment de dire non au destin, à sa classe, à la soumission au travail.
Quelque chose se pouvait.
Alors quelques dizaines de francs de plus à la fin du mois, quelques aménagements de poste, dix minutes de pause en plus restent une victoire médiocre face à l’éclaircie des jours de grève.
Les heures à parler, à écouter les syndicalistes, à manifester dans les rues et devant l’usine. Ces heures-là qui lui ont ouvert les yeux et maintenant l’usine, ce n’est plus possible.
Et retourner dans l’usine malgré les améliorations, c’est s’embourber. Perdre beaucoup. Elle veut du plus loin. Alors elle dit qu’elle n’y retournera pas. Elle ne rejoindra pas le flot des ouvriers et ouvrières qui vont retrouver l’usine.
Elle doit tenir ferme, quelque chose d’imprécis mais de fort. Entrer dans l’usine c’est trahir la femme qu’elle est devenue le temps des grèves. Le temps du non où elle a osé quitter son poste, défier la hiérarchie, refuser l’héritage, réclamer une autre vie, prendre le risque de perdre.
Impossible de retourner aux piles et la poussière noire.
Quelque chose ne suffit pas. Elle ne comprend pas que les autres puissent y retourner pour quelques francs de plus. Retourner se salir les mains à l’établi. Respirer l’air gras. Recommencer encore et encore les gestes. Il savoir finir une grève lui disent les syndicalistes. Il faut retourner dedans pour nourrir la famille.
Mais elle ne conçoit pas qu’il faille retourner dedans, qu’il faille savoir finir une grève. Elle veut mieux. Ne pas enterrer son avenir dans l’atelier sale.
Elle n’aurait donc le droit qu’a cela : réclamer quelques francs de plus.
Et sa voix se détache du groupe, comme elle aimerait se détacher d’eux pour continuer à voir plus loin. Loin de l’usine. Elle veut continuer la guerre. Pourquoi elle passerait sa vie dans cette boîte. Qui voudrait cela ? Ceux qui n’entrent pas ici ne peuvent pas savoir la journée entière dans le sale, dans le gras de la poussière, dans la répétition des gestes. Neuf heures par jour et parfois le samedi. Des heures où il ne se passe rien d’autre que la répétition des gestes.
Cette voix qui dit non, on ne sait pas ce qu’elle est devenue. Un documentaire a cherché vainement à la retrouver. Onaimerait savoir si sa vie a été à la hauteur de son non.
On aimerait… Mais elle a disparu. Elle est la femme qui ne veut pas y retourner

Après avoir écrit ce texte, j'ai cherché les traces de ce documentaire. On peut le visionner sur le site de Où va la CGT ? ici