[le site de Fabienne Swiatly ]

L'obstination du bleu Klein.

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 Tempête - Vent et pluie qui obligent à se concentrer. A se mettre au chaud devant l'ordinateur comme  devant l'âtre, en d'autres temps.

J'avais prévu de faire des photos à Saint-Claude, quelques friches industrielles repérées pendant d'autres balades, mais il me faut renoncer. Mon appareil  photo craint autant la pluie que moi. 

Depuis ce matin le vent secoue les fenêtres et je me sens traversée par un  texte que je ne parviens pas à commencer. Quelque chose voudrait s'écrire mais je suis méfiante. Je viens juste de clore un chantier Neuf scènes pas ordinaires de la vie d'une femme. Soixante pages archivées, mises  au rebut - Seul un texte-reliquat sur Remue.net  ici 

Pas facile d'abandonner un chantier - cela ira mieux quand je comprendrai pourquoi. Soixante pages représentent plusieurs dizaines d'heures de travail. Je voudrais recommencer autre chose mais comme une crainte. La peur de l'emphase et me reviennent les paroles de La Bruyère que j'avais proposées en lecture à l'atelier de la bibliothèque  « Pour dire : il pleut, dites  il pleut » et à qui Béatrice Beck aurait pu répondre  « Pas de mots plus grands que les choses ». Et je me sens  aujourd'hui avec des mots trop grands au bout des doigts. 

Une envie forte de retourner en lecture -  Le noir du ciel de Mary-Laure Zoss aux éditions suisses Empreintes qui m'attend à côté de l'ordinateur. Très envie de faire un article tant j'aime l'ambiance (à lire ici sur Poezibao). Le boueux des jours et des nuits avec le travail de la ferme. J'aimec ette poésie  qui cherche jusque dans l'ammoniaque des étables :

du dehors on ne voit rien, le tube en haut éclaire comme une toile de suie, un reste de lumière serrée entre les planches pour rendre sa clarté, Dieu ne vient pas jusque là, se tient de l'autre côté des arbres, même si c'est pas ce qu'on raconte, sous le noir constellé du ciel;

Et pour en revenir à l'essentiel de ma journée que je vais écrire au plus simple de la langue : il pleut !

Des nouvelles des ateliers en cliquant ici  

Dernière mise à jour vendredi 23 janvier 

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La photo date de vendredi - la lumière était encore bonne. Depuis la pluie a réduit le paysage dans la vitre. Photographier Saint-Claude pour mieux la saisir presque un pléonasme mais le cadre m'aide à y voir mieux sinon je m'égare, je me perds. Mes yeux ont du mal à se mettre au repos dans le vaste d'un lieu habité. Je me sens comme une enfant gourmande, je voudrais tout, tout de suite.
Regardant la photo, je me dis que c'est une ville qui s'accroche et cela fait écho aux difficultés économiques que connait Saint-Claude, le travail qui ne se trouve plus si facilement. Mais ce que j'écris-là, je ne l'ai pas vérifié, ce sont des paroles entendues ça et là.
La ville s'accroche, s'obstine à ses bouts de montagne, s'entête à rester dans le paysage resserré. On voudrait lui demander pourquoi ? Alors je vole quelques bouts de réponses aux élèves de primaire que j'ai eu en atelier ce matin à l'école du Faubourg :
Notre ville est habitée de montagnes -  Il y a une usine Manzoni Bouchot, mon papa y travaille il est chef de nuit  - S'il n'y avait pas Saint-Claude, où j'habiterais ?  -  Et cette phrase que je recopie telle que avec sa force maladroite : Ne pas se laisser emporter par le noir de cette ville car au fond, une des plus grandes lumières y habite. 
Et il y a cette liste écrite par un autre élève que je pourrais suivre pour me rapprocher  mieux de la ville aux 13 000 habitants :  il y a des bâtiments de 11 étages, de la couleur gris-blanc, des arbres petits-grands, de la couleur marron-jaune-vert, il y a la maternelle, le lycée, le collège, il y a des cascades, des bancs, des trottoirs avec des petits trous qui glissent, il y a des montagnes noir-marron sans feuilles, de la neige blanche, il y a des usines, le Tacon, la Bienne, la cathédrale impressionnante, la bibliothèque et le stade de Serger... Saint-Claude habite dans la forêt. 
Le soir-même dans un journal local, je lis que l'usine Manzoni-Bouchot Fonderie - dont j'ai entendu le nom prononcé des dizaines de fois depuis mon arrivée, devrait mettre ses salariés au chômage technique 2 jours en janvier et 9 en février. J'espère que le chef de nuit sera épargné...
Dernière mise à jour lundi  19 janvier 2009
 

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Petit à petit, je prends le temps de visiter Saint-Claude, la ville que je ne connaissais pas jusqu'alors. Celle que je nomme la belle rugueuse tant elle ressemble aux cuisses d'une femme hésitante avec le refermé le long de la montagne et l'ouverture mouillée sur la rivière : la Bienne. Je n'ai pas pris le temps encore de faire des photos car souvent dans la ville je frissonne, à cause du froid ou plutôt de l'ombre des rues d'en bas.
En bas/en haut, ceux d'en haut/ceux d'en dessous... Des mots qui reviennent souvent dans la bouche des habitants qui du coup fixent la forme de leur ville. Le haut et le bas comme Berlin qui se définit encore par l'est et l'ouest.
Une ville qui offre des jeux d'ombre et de lumière qu'il faut apprivoiser comme les sautes d'humeur d'un cyclothymique. Alors je m'imprègne selon l'heure de la journée ou le temps qu'il fait, de sensations physiques sans chercher encore à comprendre, à nommer, à analyser, même si des livres érudits m'attendent à la bibliothèque et à la Maison de la poésie. Aussi pour préserver une certaine naïveté quand j'anime mes ateliers.
Car depuis quelques jours, j'anime des ateliers dans différentes classes du primaire et aussi un lycée professionnel (lire ici).
Je dois avouer que cela nécessite chez moi une forte présence physique pour être à la fois attentive au groupe et à la personne. Bien sûr que j'aime cela, transmettre une écriture vivante mais il n'empêche que c'est crevant.
Mes frères ouvriers me diraient que c'est bien le moins que d'être fatigué par le travail et je leur répondrais simplement que c'est la fatigue physique qui m'étonne. Et je trouve que l'expression trouvée par un participant dans un de ses écrits, la chaufferie de l'imaginaire, correspond bien à ce qui se passe dans un atelier. Il existe un livre de Philippe Berthaut intitulé la Chaufferie de la langue. concernant les ateliers d'écriture.
Dernière mise à jour - jeudi 15 janvier 2009.

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Le hasard fait que ma résidence à Cinquétral correspond à l'Assemblée générale de la fédération européenne des Maisons de poésie en ce même lieu. Du coup je mets la main à la pâte et aux patates (on prépare les repas sur place). Belles rencontres avec les militants de la poésie - que je ne connaissais que de nom jusqu'alors. Comme dans toute les familles, on mesure les différences, les affinités, les diversités de moyens et mon étonnement que certains ne possèdent pas de sites ou le vivent encore comme un outil inerte - la crainte certainement que cela ne vienne remplacer le papier. Ou la peur d'une technologie qui peut être dévoreuse de temps. J'aime alors raconter l'aventure de Remue.net qui nous fait exister ensemble, malgré l'éloignement géographique, à une revue littéraire. Ce qui n'empêche pas de se retrouver pour de vrai - comme disent les enfants - le temps d'une soirée de lectures à Lyon ou Paris.

Malgré la diversité de nos enracinements littéraires et technologiques, les rencontres sont vivifiantes et me donnent l'occasion d'entendre pour la première fois la voix de Timothée Laine et celle de Jacques Moulin. Puis une discussion (plusieurs fois renouvelée pendant le week-end) qui nous mène des falaises d'Etretat à la mer absente du Jura. Le calcaire comme territoire commun, pourquoi pas.

Sans oublier la balade en raquettes sous les épicéas sombres puis sur les hauteurs enneigées dont je n'ai pas retenu les noms - va falloir que j'achète une carte. Et la surprise de lectures devant le muret qui marque la frontière franco-suisse en pleine forêt ou encore à la grande table de l'Ecomusée de la Chapelle-des-bois.

Et vient le dernier repas, quand la plupart ont rejoint voiture ou train, pris dans la cuisine de Saute-frontière à finir les restes, et le camarade Pierre Vieuguet qui nous dit l'histoire des humbles de l'île d'Ouessant : des femmes, ici, redressent chaque jour des pierres noircies pour inverser les vents. Et je pense alors à Rithy Panh qui pendant le tournage du film tiré de Barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras a retrouvé les rizières de la dame blanche. Le nom resté dans la mémoire des paysans et qui redonne une vie à la femme, à la mère, qui a voulu retenir les eaux salées de l'océan.

S'inscrire dans la terre, dans le calcaire, dans le papier, à l'écran ... Cet entêtement des hommes et des femmes.

Dernière mise à jour dimanche 11 janvier.

 

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Cinquétral. Résidence. Jura. Neige. Froid. Verglas. Je prends mes marques. Je m'acclimate. Je vais passer cinq mois dans une maison au coeur d'un petit village à plus de 900 mètres d'altitude ; accueillie par Saute-frontière et la Maison de la poésie Transjurasienne. Ateliers d'écriture, lectures, échanges... Haut-Jura.

Depuis que je suis là, je sens combien je suis réglée sur le rythme des grandes villes. New-york, Berlin m'ont moins effrayées que la traversée silencieuse des grandes étendues de neige au soir tombant, la ligne sombre des sapins qui rayent l'horizon alors que je tente de rejoindre le gîte par une route secondaire, l'autre étant coupée pour cause d'incendie.

Mais je sais que je vais m'habituer et prononcer Moré et non pas Morèze pour Morez. Je vais laisser faire la rencontre, elle m'intéresse. Je prends des notes, je prends des photos. Je tente de décrypter ce que l'on me raconte avec beaucoup de franchise. Les histoires de territoire, d'usines qui vont peut-être fermer, les néo-ruraux et ceux d'ici, les moutons qui auraient eu froids, les taiseux, les bavards, les intellectuels, les manuels, la plasturgie, la lunette, la pipe, les raquettes, le ski de fond, le chauffage au bois ou au gaz, la Cure avec sa frontière suisse, les tempêtes, les maisons à chauffer, les pauvres, les riches, Champion racheté par Carrefour ... J'écoute. Parfois la peur que tout cela ne fasse pas sens.

Et c'est dans la généreuse bibliothèque de la Maison de la Poésie, que je trouve une première réponse, C'est Agir écrire de Pierre Bergounioux publié en 2008 chez Fata Morgana qui m'attire l'oeil (celui qui pense). Le titre semble me rappeler à l'ordre. Et l'ouvrant je lis ces mots : La littérature est conscience du monde. Elle diffère de la philosophie en ce qu'elle ne renvoie ni au ciel des idées ni aux fondations enfouies de la métaphysique, et aussi de l'histoire, parce qu'elle s'écrit à hauteur d'homme, sous la lumière changeante et le vent fugitif du présent.


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C'était dans le train Lyon-Grenoble, je lisais un article dans Libération-papier, je précise papier tant il est devenu rare de voir quelqu'un lire le journal, hormis les gratuits. C'était le numéro double du 31 décembre et je lisais un article sur les attaques d'Israël contre les Palestiniens de la bande de Gaza. Je lis et souligne du feutre, les mots de la journaliste (son nom m'échappe mais c'était une femme) : elle évoquait le nombre limité de victimes civiles. De mémoire, il me semble que c'était ces mots-là.

Limité, j'en suis certaine. J'ai souligné car je ne parvenais et ne parviens toujours pas à accepter (assimiler) l'assemblage de mots. A qui est lié ce mot de limité. Qui a décidé la limite. Limite par rapport à l'ampleur possible du conflit ? Par rapport à un quota acceptable ? D'ailleurs j'ai oublié le chiffre (moins de 20 en tout cas - est-ce mon quota d'inacceptable ?). Je me souviens d'avoir relu le passage plusieurs fois avec la sensation désagréable que le mot n'était pas limité pour la famille, les amis et certainement pas pour les victimes. Un mort est un mort. Un futur fauché. Un avenir spolié. Pas de limites à l'insupportable. Et si je parvenais à comprendre la difficulté pour la journaliste à faire un raccourci pour exprimer le moins grave que prévu, malgré tout, le vocabulaire exprimait très exactement l'insupportable.

Ayant égaré mon Libération-papier, j'ai voulu ensuite retrouver sur le site l'article en question, pas trouvé et je me suis rendu compte que l'information évolue d'une autre manière sur le net que sur le papier. J'ai ressenti physiquement cette différence, et je ne saurais dire si c'est mieux ou pas, mais il y a bien un flux particulier sur le net qui est totalement différent que celui de l'imprimé. Il  exige un autre travail de la mémoire. Pourtant je suis une grande utilisatrice de l'outil. Mais en quête d'une information précise, soudain j'étais perdue. Je cherchai une information lue sur le journal papier le 31 janvier à 13 h et il a été avalé par le flux de l'information. C'était exactement cela, le nombre limité de victimes civiles du 31 décembre avait disparu dans le flux par contre le nombre de Palestiniens tués était à cette heure précise de 18h01 au 4 janvier 2009, limité à 40.

Sabine Bourgois me permet de rétablir la réalité et vérifier que je n'étais pas loin  :

La relève des déchets recyclables est pour demain, je suis donc descendue dans l'abri de jardin ouvrir un sac avant le jour fatidique, pour essayer d'y retrouver le Libé du 31 décembre. Ouf ! Il y était !
 Page 22 la correspondante à Jérusalem, Delphine Matthieussaent, mentionne en effet : "Après l'euphorie des premiers jours, marqués par la réussite de l'effet de surprise, la retenue des condamnations internationales et le nombre relativement limité de civils palestiniens tués par les frappes aériennes, le gouvernement israélien est maintenant confronté aux vraies questions." etc.. etc..
 Dans un encart à proximité de l'article intitulé "les faits du jour" on trouve des chiffres : "Les raids de l'aviation israéliennes ont fait 12 morts mardi à Gaza, portant le nombre de victimes palestiniennes en quatre jours à près de 370 morts (dont 60 civils) et 1700 blessés"

 

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Lundi prochain, le 5 janvier, je débute ma résidence dans le Jura à Cinquétral dans les hauteurs de Saint-Claude - Cinq mois en tout. Comme entrée en matière, cet extrait de la lettre de motivation que j'ai envoyée au CNL pour obtenir une bourse d'écriture (je n'ai pas encore la réponse, mais heureusement les militants du livre et de la littérature ont l'art de la débrouille. Et que ceux qui s'imaginent que les ouvriers de la culture (oui j'utilise volontairement le mot) sont des paresseux, qu'ils viennent jongler avec nos entrées financières à venir, en cours, en attente de - ils verront qu'il faut avoir les bras bien musclés pour ne pas tout laisser tomber) :

"Il est vrai qu’au départ, Saint-Claude n’exerçait pas une attraction particulière sur moi. Un sentiment vague d’une ville froide et sur le déclin. Lointaine. Rien de plus.
Quand l’association Saute-frontière m’a proposé une résidence, j’ai été voir de plus près ce que cette ville avait à me raconter. La brume s’est levée et j’ai découvert une histoire riche et singulière .
Il y a eu l’industrie lapidaire et diamantaire, et les friches laissées par l’industrie plasturgique qui a quitté l’étroit de la ville pour s’installer plus loin – au large. Cette rude mutation, je l’ai lue, je l’ai entendue et déjà entraperçue.

Et c’est cela qui m’intéresse : que suis-je en mesure de voir, d’entendre, de saisir d’une histoire qui n’est pas la mienne ?

Saint-Claude n’est pas une ville évidente, elle ne s’offre pas facilement aux nouveaux venus, mais j’aime les contacts rugueux. Je suis imprégnée depuis mon enfance par ces régions où le travail a permis et aussi enlevé, où le ciel n’a pas toujours l’évidence des beaux jours, où les hommes et les femmes font face à des géographies et des économies difficiles.
Et petit à petit, j’ai observé qu’il existait en ce lieu une vitalité, parfois bougonne et Saint-Claude m'intéresse particulièrement pour ces réalisations concrètes d'une utopie sociale : coopérative d'alimentation, syndicats, mutuelles, organisations culturelles...

Certaines personnes rencontrées lors d’une journée de sensibilisation organisée dans la ville, m’ont proposé des visites de friches, un accès à de la documentation, de partager leur histoire familiale... Je me suis sentie alors accueillie.

Mon regard aimerait aussi se porter plus loin, d’abord à flanc de montagne puis sur les hauteurs. Changer d’optique, et revenir à nouveau au plus près des habitants de la ville. Car eux aussi sont imprégnés par les hauteurs du paysage.

Le chantier que je souhaite mener pendant ma résidence devrait aboutir à un texte poétique dans la lignée de
Jusqu’où cette ville. Il sera nourri par mes ateliers d’écriture avec les habitants, adultes et enfants .
Je tiendrai également un journal de bord avec des photos que je conçois comme une autre forme de questionnement de l’histoire à travers le paysage rural et urbain.

Des lectures publiques sont prévues – et peut-être d’autres événements ou productions dont je ne sais rien là immédiatement car il est bon aussi de laisser faire la rencontre.

Aller vers et laisser venir. Je suis confiante."

Dernière mise à jour lundi 29 décembre 2008 dont les rendez vous à lire ici

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Malgré le ciel embrumé, la lumière grise et l'humide de l'atmosphère, je décide de passer ma matinée à prendre des photos. Je sais que les conditions sont mauvaises, je sais que je n'ai aucune envie précise, je ne suis portée par aucune nécessité, mais je m'oblige. J'ai besoin de bouger. Je dois bouger. Sur les trottoirs de l'avenue des Frères Lumière, du monde vaque - quelques magasins ouverts pour ce dimanche avant Noël. Les tenues sont noir-gris pour la plupart, quelques bonnets blancs ou rouges. Je suis contente d'avoir ma veste vert épinard. Le ciel forme un couvercle bas et enveloppant. Lumière difficile pour la photo. Ma présence dans cette rue n'a aucun sens.
Reste le tramway, l'envie de prendre la ligne Perrache/Saint-Priest, voir ce qu'il y a au bout. Espérer une photo. M'enfoncer dans l'ennui de ce dimanche assise au chaud. Du monde dans le Tramway, des familles maghrébines, deux types qui tètent leur canette de bière forte. A côté de moi, une fille très parfumée lit Closer, les écouteurs de son MP3 laisse échapper un grésillement pénible. Je sens une colère très violente en moi. Une envie de frapper. Je ne comprends pas cette agressivité. Mon impossibilité d'écrire, de photographier qui viendrait volontiers s'exprimer sur le visage de la fille. Je change de place. Le tramway avance lentement à travers un paysage ennuyeux de constructions anciennes ou en chantier. Immeubles, bureaux au milieu de champs et terrains boueux.
Sur les façades, quelques décorations festives et ces pères Noël affreux, accrochés aux fenêtres et aux balustrades. Des personnages maigres en tenue rouge qui ressemblent à des amants stupides ou des suicidés hésitants . Déprimant. Voilà, je suis déprimée. Sans pression intérieure.
J'arrive au terminus de la ligne, rien de particulier. Si ce n'est un grand champ avec sa rangée d'immeubles sur la ligne d'horizon. Je photographie. Ne pas m'étonner si à l'arrivée, j'obtiens des photos ternes. C'est un dimanche terne, je reprends le tramway dans le sens inverse.
Je pense à ma lecture de la veille, une compilation des textes de Cesare Pavese dont seuls me reviennent les titres les plus connus de son travail : Le métier de vivre et travailler fatigue.
Et que je résume, assise dans mon tramway par vivre me fatigue.
Heureusement, je sais que demain cela ira mieux. Ou après-demain quand ils auront enfin décroché les pères Noël suspendus.
Chez moi, je charge les photos prises. N'en conserve qu'une dizaine. A la radio, les infos évoquent l'attentat contre la mosquée de Saint-Priest et l'islamophobie en France. Tout à l'heure, j'étais à Saint-Priest, je ne savais rien de cet attentat. Je n'ai fait que photographier mes états d'âme.
Mise à jour dimanche 21 décembre ici et Obsession usine là 

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Ce matin j'ai lu Joël Bastard dans Livre et lire :

"J'étais ouvrier écrivain. L'écriture était pour ceux qui le savaient et qui me regardaient vivre, un loisir assumé financièrement. Aujourd'hui que je me consacre uniquement à cette activité, écrivain au caractère ouvrier et sans statut particulier, je cherche toujours un salaire chaque mois, mais c'est plus difficile (...) Pour avoir le temps de travailler l'écriture."

Des propos qui entrent en écho avec ce que j'ai écrit aujourd'hui sur le carnet de tous les jours : ils aiment que l'on déballe nos tripes, mais s'étonnent de nos airs affamés.

On peut se demander qui désignent le ils, forme généraliste dont je me méfie généralement, comme de dire les gens. Créer une masse méprisable pour mieux se faire exister soi. Pourtant la phrase est venue parce que j'ai passé ma semaine à réclamer de l'argent qui m'est dû à des personnes, des lieux, des associations, des entreprises qui me réduisaient à ce que je déteste le plus : celle qui réclame.... Ils forment du coup un un tout, un ensemble qui a du mal à lâcher mes frais de déplacement, mes droits d'auteurs, mes piges, mes honoraires. Un ensemble pour qui payer mon travail n'est pas une urgence. Chacun porteur d'une excuse plausible mais qui me relègue au même sentiment ancien, celui de la honte. De l'argent qui manque, du crédit qu'il faut demander auprès de l'épicier, des fringues usées et surtout le mépris que l'on a soi-même éprouvé pour son père parce qu'il ne sait pas gagner de l'argent alors qu'il travaille nuit et jour.

Du difficile d'être écrivain quand il n'y a pas le métier qui permet l'écriture. Parce que la semaine à téléphoner pour réclamer l'argent dû, fait de nous des colosses aux pieds d'argile. Pas tous les jours. Parfois on est fort, on est grand et tout simplement heureux quand le livre trouve un écho, quand dans un atelier un participant écrit les mots qui rendent le monde visible, quand la littérature aide à se tenir debout, à faire tenir debout. Parce que la faim nous donne alors la rage de continuer avec et pour tous les autres affamés.

Dernière mise en ligne, ici-même, le 12 décembre et le lien avec le tout nouveau site de Sébastien Rongier, camarade de route de Remue.net.


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Ce qu’il y a de moi dans le lit de la chambre 218 d’une clinique sans que je puisse me lever. La journée s’étire avec un goût d’eau tiède. L’heure faiblit sous le néon et une voix ramène l’infirmière du jour comment ça va ?
Ce que l’on avale de médicaments jusqu’à l’emportement aux voix rassurantes du tout va bien se passer. Les yeux questionnent le mouvement des blouses blanches jusqu’à l’inimaginable de ces mains qui vont m’ouvrir. Des hommes, des femmes dans un froufrou de tissu jetable avec le sérieux de l’action, un regard, quelques mots et déjà l’effet voulu. Soi qui ne s’endort pas mais disparaît dans le tranchant net de l’instant, puis la réapparition dans un temps d’après avec une lumière ronde au plafond et un visage aux cheveux cachés qui demande si tout va bien ?
Le soulagement d’être là sans aucun souvenir de ce qui s’est passé. La douleur plus tard pour seule preuve. On a disparu et réapparu. On s’est donné.

Ce qui reste de soi dans le repli des draps. La fatigue qui s’installe lourdement et chaque partie du corps avec son propre tiraillement, jusqu’au retour du soir qui n’est pas vraiment la fin de la journée mais l’aboutissement d’une suite terne de coups frappés à la porte, de froissements lents contre l’oreiller, d’aller-retour du personnel sous l’éclairage indifférent des chambres. Le sang donné, la tension prise, le pansement montré, les tuyaux qui rattachent à l’extérieur.

L’empâtement des mots dans la bouche qui questionne le corps médical avec une hésitation d’enfant timide. Chaque mot du savoir qui vous emporte vers l’horizon du guérir ou vous cloue, plus profond, dans l’apathie du maintenant. Et soudain le ventre essoré au-dessus de la cuvette avec une main qui soulage la nuque. La veine qui se refuse à l’aiguille. L’urine dans la poche, le sang dans le flacon, et ce qui brûle sous le pansement de la peau recousue. Sa viande qu’on n’ose ni toucher, ni regarder.

L’inquiétude qui se renforce avec l’imperceptible passage du jour à la nuit. Ce qui nous traverse de peur avec de l’humide au coin des yeux. Le roulement des chariots sur le sol plastique, la lumière du couloir qui s’efface derrière la porte, personnel de garde qui vous propose de quoi dormir. L’eau avalée qui ramène au propre goût de sa bouche. La sonnerie des chambres - ailleurs – et l’on ose à son tour le doigt sur le bouton rouge pour trouver auprès de l’infirmière des gestes maternels malgré sa jeunesse. Le lit baissé puis relevé avec le bruissement du moteur électrique. La lumière qui pèse sur les paupières sans les clore. Le tiraillement de la peau autour de la cicatrice et l’épuisement qui vous happe enfin avec la lente apparition du jour. Dormir et baisser la garde.

Le fauteuil de repos qui semble dire à tout à l’heure, la visite qui ouvre la porte avec la fraîcheur du dehors sur les joues et ce qu’il reste d’eux, assis sur le rebord du lit ou sur la chaise rapprochée, dans l’immédiat engourdissement des sens, trop de chaleur. Un bâillement réprimé pendant le alors comment ça va ? Redire ce qui devient une fiction à force d’être répété. Les chocolats offerts qui ramollissent sur la table de chevet étroite et le moment des soins qui oblige à quitter la chambre et de toute façon c’était l’heure de partir.
Dans le livre apporté, une histoire qui a du mal à extirper du présent. Le lointain des télévisions et la promesse d’un gain merveilleux qui s’excite dans la voix d’un animateur. Mordre dans l’orange gardée depuis le midi, et qui ne donne pas le plaisir attendu. La surprise d’une voix d’enfant dans le couloir qui ramène à l’extraordinaire de la vie quotidienne.

Uriner, gazer, saigner, ce qu’il faut mettre de soi dehors et qui d’habitude se tient loin du regard. Aller à la selle, le nouvel horizon qui autorise le manger sans perfusion. Le bleu et le rouge des trous qui accentuent la pâleur et c’est être vivant malgré la sale couleur de la peau. La traversée des couloirs pour faire circuler le sang avec les fourmillements dans le bas-ventre. L’apparition d’une autre douleur à l’horizontal sur un brancard, des cheveux tristes qui dépassent de la couverture. Ne penser rien, s’en tenir à soi. Les chaussons qui frottent sur le sol encore mouillé, les chariots le long des murs avec les plateaux-repas en désordre, les sacs de linge sale et le vrac des produits de nettoyage, parfois une blouse blanche avec un sourire parce que l’on sort bientôt, et disparaît aussitôt dans l’ouverture d’une porte. L’ennui a perdu de l’épaisseur.

Et ce que l’on retrouve de soi dans l’attente du partir, l’audace d’un rouge à lèvres sous la brutalité du néon. Dénouer le lien avec ceux des autres chambres encore recroquevillés sur le territoire occupé de leur corps. Ranger ses affaires, jeter la boîte de chocolats et les journaux froissés. Hésiter devant le verre d’eau tiède, une envie de vin blanc frais qui fait resurgir la vitalité de l’ailleurs. Le dossier médical et la carte vitale dans le sac à main. La chambre vidée qui retrouve l’anonymat et se rend disponible pour un autre corps à guérir. En attendant le médecin pour l’autorisation de sortir, devant la fenêtre entrouverte, réapprendre la fraîcheur du dehors. Un oubli de ciel bleu dans la grisaille de novembre. Soi,ici, comme un intrus.

Dernière mise à jour lundi 8 décembre : Obsession usine ici et Guyotat - ici -

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Petite pause d'une semaine ou deux : le temps que le corps compose - se mette sur pause - se pose sur le billard - s'expose à la médecine - se recompose et revienne dire ici la suite....

 

 

 

 

 

 

 

 

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Deux mois et plus... Penser tous les jours au contenu, à la régularité, à la forme et le temps que ça prend. Martine Sonnet qui me le dit dans un mail : le temps donné au site qui est pris sur le temps de lecture.

Se sentir obligé et tant mieux, car il s'agit bien de creuser un sillon littéraire. Eviter le déversoir paresseux ou le narcissique gueuloir. Mais cela prend du temps ou plutôt de l'énergie. Chez moi, l'envie que la forme torde le contenu de mes textes. Que cela ouvre un espace de recherche. Mêler mieux l'image, les mots et le son. Se prendre au sérieux et se méfier de l'outil qui avale les mots à grande vitesse, archive mieux que le papier mais caresse immédiatement dans le sens de l'égo. Mise en forme propre et rapide qui donne le sentiment du fini, du bien léché très vite. Je saisis, je norme, je forme et le tour est joué. Ce qui a été écrit fait-il sens pour autant ?

Continuer tout de même. Quelque chose se cherche... Je cherche quelque chose. J'avance dans le blanc de l'écran.

Dernière mise à jour : lundi 17 novembre ici - même et Tentative sonore 4 ci-dessous. 

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J'ai le tremblement du doute qui rend l'écriture prétentieuse. A vouloir la tenir droite, elle s'épanche. Elle cherche à plaire. Elle devient vaine - elle se regarde péniblement écrire - Alors il faudrait s'en débarrasser ou plus simplement oser ce que suggère le très beau passage du texte d'Annie Zadek dans Vivant :

"Il faut arrêter d'écrire. Il faut agir. Fendre du bois.
Il faut travailler de ses mains,
faire sa chambre, allumer son poêle (...)
Je n'ai rien écrit aujourd'hui.
Je n'écrirai rien demain.
Cela semble mauvais mais c'est bien.
Je ne veux plus écrire mais être.
"

En ce qui me concerne, j'aimerais parfois m'en débarrasser. Couper court. Mais tout est dans le parfois. C'est ce chien d'écriture qui me revient. Celui qui s'excite contre ma jambe, la queue frétillante. Petit chien laid parce que je ne l'ai pas choisi et qui contre ma jambe quémande. Le dos rond, les pattes-avant perdues dans l'air mais les deux pattes-arrières bien posées sur le sol. Il sait la bonne posture. Il me veut pour assouvir son plaisir solitaire qui a malheureusement besoin de moi.

Au début, je m'autorise à repousser, doucement, ce chien qui n'est pas le mien même s'il m'a voulue. Léger mouvement de la jambe qui renvoie à distance. Et l'animal se soumet, un instant, à cet éloignement sans me lâcher des yeux. Puis il revient s'agripper à ma jambe, alors je dois oser un peu plus de violence. Et carrément le coup de pied. Et la honte m'envahit car c'est moi le sale objet de son désir - au chien. Je suis celle qui maltraite l'animal. Celle qui a osé le coup de pied. De désavouer son désir à ce tas de poils, me rend douteuse à mon tour.

Alors je me raccroche à l'écriture des autres, jusqu'à l'obsession. Je m'accroche à la jambe des écrivains comme pour ce passage du texte d'Emmanuel Hocquard dans ma Haie que j'ai souvent lu en atelier :

"...Ces poètes-là me font penser aux chiens chinois qui rongent de vieux os tout blancs sur lesquels il n’y a depuis longtemps plus rien à ronger. Mais à force de s’énerver les dents sur eux, ils se blessent les gencives et finissent ainsi par leur trouver du goût. Le goût de leur propre sang."

L'écriture ne me lâche pas.

Dernière mise à jour dimanche 9 novembre du côté des usines ici et une tentative sonore ici.

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