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La trace bleue ce n'est presque jamais l'encre.

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Caboulotte 11 - Retour en Drôme après une soirée lecture à la librairie La Virevolte pour les 5 ans des éditions Des Lisières. Froid et brouillard m'accueillent. Je sais que la période hivernale sera rude à vivre ici. Le froid. Les nuits plus longues. La nature moins accueillante. On verra. Mais déjà la brume se lève en début d'après-midi et m'offre d'heureux changements de lumière. Et je pense  aux 27 hommes et femmes morts au large de Calais et je me demande : Qu'est-ce qui a fait qu'ils et elles soient sorti.es des brumes de l'indifférence pour réapparaitre ainsi dans les médias et la parole de nos dirigeants ? La loi des chiffres ? Au-delà de 27 quelque chose n'est plus plus imaginable ? Supportable ? Ou parce qu'ils et elles sont devenues enjeux entre deux chefs d’État dressés sur leur égo, qui se toisent par-dessus la Manche devenue terrain de polémique et cimetière encombrant ? Depuis  combien de temps déjà, dure cette aventure terrifiante d'hommes et de femmes qui viennent risquer leur vie tout au bout de la France parce que la seule issue possible à leur vie de misère ? Dans un des pires lieux de leur parcours, c'est ce que migrants et migrantes répètent dans leurs témoignages. Depuis combien d'années ? Il y a douze ans, alors que je rencontrais à Calais des associations militantes, elles étaient déjà au bout du rouleau. Usées par toute cette maltraitance, violence et absurdité. Tant à faire avec si peu de moyens. Tant de morts noyés, écrasés, brûlés, tués, disparus. Alors pourquoi ces 27 ont-ils dissipé le brouillard ? La présence d'une femme enceinte et d'une fillette parmi les morts ? 27 d'un coup c'est trop voyant ? Du moins pour l'instant. Car on sait que la brume reviendra, l'anonymat reviendra, la maltraitance reviendra, la bêtise reviendra. Et les hasards de l'actualité viennent m'offrir un contre-champ hasardeux mais dont je ne parviens pas à me défaire. Grâce aux médias, je sais qu'un animal est mieux défendu par la loi que des humains. La mort d'une ourse, tuée par un chasseur imprudent, a enclenché une instruction pour destruction d'espèce en voie de disparition. Tant mieux pour les ours. Mais je ne peux m'empêcher de penser, qu'il vaudrait peut-être mieux pour ceux et celles encore vivantes sur les quais et les plages de Calais être né.es animal, être né.es ours plutôt qu'Afghane ou Afghan plutôt qu’Éthiopien ou Éthiopienne, plutôt que Pakistanaise ou Pakistanais, plutôt que ... Il est tard. J'ai froid. La brume a disparu. La lumière a disparu aussi. Pas encore de lune. Reste la nuit. Je vais me mettre au chaud dans ma caboulotte. Mes pensées et mon corps sont glacés. J'hésite à écrire cette chronique. Bien pensante ? Nécessaire ? Écrire est mon métier.  Alors je vais écrire. Malgré.

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Caboulotte 10 - Tu n'as pas peur ? Cette question m'est souvent posée sans que l'on me précise de quoi je devrais avoir peur. Ma vraie peur, et j'en ai déjà parlé, était que l'écriture ne soit pas pas au rendez-vous. J'écris. Tout va bien. La solitude me va aussi et elle n'est pas de tous les jours, puisque hier encore j'échangeais avec une cinquantaine de bibliothécaires et enseignant.es à l'Hôtel du département de Privas. La nuit alors ? L'obscurité ? Oui je pourrais en avoir peur et je ne suis pas capable, comme un de mes amis, de dormir seule dehors quand le temps le permet (Pourtant j'aimerais tant y arriver). Ici, il me faut souvent sortir la nuit (pas de toilettes dans ma petite demeure) et à des heures très différentes. Il n'y a aucun éclairage public. La nuit s'apprivoise, je l'ai vite compris. D'abord éteindre la lampe de poche qui rend l’obscurité plus opaque et, étrangement, plus inquiétante. Et, réflexion faite, en cas de danger, on devient follement visible une lampe à la main. Alors j'éteins et mes yeux s'habituent et je finis par mieux distinguer les formes et les différentes couleurs. La nuit offre des bleutés et des grisés très différents. La nuit n'est pas noire. Les nuits de haute et pleine lune, le tronc des pins et des chênes est strié par l'ombre des autres arbres, composant alors un décor presque hallucinant.  Quand j'ouvre la porte à ce moment-là, souvent après minuit, il me semble vivre une expérience surnaturelle. Mes yeux voient la nuit. J'apprivoise aussi les bruits et j'ai ainsi découvert que la cloche de l'église sonnait (je n'y avais pas prêté attention jusque-là). La nuit peut m'inquiéter quand un cauchemar traverse mon sommeil et qu'ouvrant les yeux tout me semble inquiétant. Alors ce n'est pas de la nuit dont j'ai peur mais de tout ce qui y est associé : sorcellerie, diablerie, folie humaine. Ce que l'enfance a distillé en moi : ma mère m'abreuvait d'histoires de diables et d'assassins, prenant le relais du pasteur très inspiré aussi.  Ce plaisir ravageur des adultes de nous dominer par la peur au lieu de nous prendre par la main et de nous dire : Regarde, écoute la nuit. C'est beau ! Il existe bien sûr des dangers dont il faut apprendre à se protéger, mais malheureusement, ces  danger existent aussi le jour, et parfois en des lieux qui devraient nous mettre à l'abri. Les maisons familiales ne sont pas toujours des havres de paix. Alors oui, je m'assoie sur les marches de la caboulotte et je laisse la nuit exister avec moi, puis je retourne sous la couette qui parfois me donne l'impression d'être un ventre moelleux. Je m'endors vite. Je m'endors bien. Demain matin, il fera bon se lever et vivre le jour.

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Caboulotte 9  - Subitement un oiseau effrayé tourne autour de moi sans que je parvienne à comprendre à quel moment il est entré. J'aime observer les oiseaux, mais de près j'en ai une vraie phobie. Du coup je sors précipitamment, affolée à mon tour, la porte grande ouverte pour qu'il puisse s'échapper. J'entends le battement rapide de ses ailes puis un bruit sourd. Il a foncé dans une des vitres. Ses quelques grammes de plumes, de chair et d'os n'ont pas supporté le choc. Il gît au sol. Assommé ? Mort ? Comment savoir ? Je l'installe au soleil en espérant qu'il va récupérer. Je le regarde, je le photographie et je me sens triste. On dirait bien qu'il est mort. J'imagine le choc. Il était dans l'énergie de son vol, attiré par l'horizon qui s'ouvrait à nouveau. Enfin il allait échapper à l'enfermement et c'est un mur invisible mais bien tangible qui l'a arrêté net dans son élan. Arrêt sur image. Il aurait pu vivre jusqu'à dix-huit ans. Pour avoir un jour, dans un hôtel, pris une porte vitrée en pleine face, je sais combien le choc est violent car le cerveau se projetait, confiant, quelques mètres plus loin. Il met un moment à comprendre la situation. On est sonné. On est vexé aussi. Conscient du risible de la situation. Pour l'oiseau pas de ridicule puisque tout en lui s'est arrêté. Je voulais lui creuser un trou, lui rendre hommage, mais quelques heures plus tard il a disparu, un tas de plumes ne laisse aucun doute sur la suite. Un autre animal a dû le transformer en repas. C'est aussi bien. Les oiseaux n'ont pas besoin de tombe. Rouge-gorge est le nom de ma caboulotte. C'est aussi ce qui me reste d'une histoire d'amour qui a fini lamentablement. Enferment, affolement, mur invisible, choc et un blaireau pour se repaître des restes. De la mort d'un rouge-gorge j'ai voulu faire un événement et ce n'est que de moi dont il s'agit. Encore une fois.

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Caboulotte 8 - Après huit jours d'immersion dans le théâtre de Roanne puis au conservatoire de la même ville (un grand moment de travail et de partage avec mes camarades du projet Refaites) je suis de retour dans mon petit logis. Le paysage a totalement changé, tapis orange et brun au sol, feuillus dénudés et à chaque coup de vent une pluie de feuilles mortes. Subtiles craquements. Il fait frais, soleil vif et terre humide. Les oiseaux chanteurs sont silencieux ou partis ailleurs, reste les plus braillards. Ma gorge se serre autour d'une émotion simple et vitale : Je suis bien ici. Tellement contente d'être là, même si la première nuit fut difficile et qu'il me faut quelques jours pour trouver le bon rythme et me réassurer que oui, ça va écrire. Ouvrir le carnet pour les notes du jour, ouvrir l'ordinateur et travailler sur mon roman Saïd - publication en mars. Relire. Relire encore. Traquer les facilités, traquer les passages paresseux, traquer l'inutile et apprendre à déplier certaines scènes, même si ce texte sera, encore une fois, un court roman. Rêver parfois d'un livre de trois cents pages. D'un vrai livre comme me glissait une parente à qui je venais d'offrir Une Femme allemande. Peut-être le prochain dont le dossier a été nommé : Les Encombrants. Écrire donc. Parfois je m'étonne encore que ma vie soit essentiellement faite de cela : l'écriture. Un autre souvenir s'impose : un copain, après avoir lu mon blog, m'envoya un message lapidaire : Tu te prends pour un écrivain maintenant ? Toujours on se souvient précisément des paroles qui nous font vaciller. Donc je suis une écrivaine qui écrit des textes courts. Quinze années consacrées à cela et sûrement le reste de ma vie. Obstination. Et lire dans Lettres à un jeune auteur de Colum MacCann un passage dont le contenu trivial me sied parfaitement :  " Garde ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise. Ton cul sur la chaise / Et tu la regardes de haut, la page blanche.

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Caboulotte 7 - Parfois l'humeur est bougonne. J'ai tenté dans la nuit d'enregistrer quelque chose de cette humeur, assise dehors dans une lumière irréelle. Ombres des arbres projetées sur les autres arbres, lune qui éclaire fort. Difficile à décrire. Sur l'enregistrement, on entend mes hésitations, les douze coups de minuit sonnés par un lointain clocher, quelques oiseaux nocturnes et mes mots d'une banalité décevante. Énumération de clichés. J’arrête l'enregistreur sur ces derniers mots : J'y arrive pas et puis merde ! On sait parfois se détester avec passion. Je finis par me recoucher en me disant que demain il faudra aller marcher. Levée tôt, café chaud, pain beurre et confiture dont je me réjouis depuis toujours, sans me lasser, sauf quand l'un des ingrédients vient à manquer. Sac à dos, pique-nique, appareil photo, carnet, stylo et  Gardienne en terre sauvage de Laetitia Gaudefroy-Colombot, lecture prévue à la libraire La Virevolte le 25 novembre à Lyon, je dois choisir des extraits dans le catalogue, impeccable, des éditions Des Lisières. Je rejoins le parking vers le col de la Chaudière, deux fourgons seulement. Soulagement. Samedi, j'ai dû faire demi-tour - tant de monde et l'insupportable des bavardages, du clic - clic des bâtons de marche et des téléphones qui doivent saisir ce qui n'a pas encore été regardé.  Aujourd’hui je suis seule, je peux me faire un film, m'inventer une histoire comme lorsque j'étais enfant. Montée raide pendant une demi-heure puis le paysage qui s'ouvre, au loin, sur la montagne de Couspeau, le massif du Diois, les Écrins ... Tout est brun orangé. 1400 mètres d'altitude. Soleil et fraicheur. Je marche et dilue mon humeur grise dans la force de ce qui m'entoure. La progression est facile, traversée de la forêt de Saou au milieu des hêtres tortueux. Je ramasse un cèpe jaune. Beaucoup les méprise pourtant il est plus que savoureux. Je déverse mon dernier fond de bile contre les cueilleurs, cueilleuses qui ne peuvent s'empêcher de massacrer les champignons non comestibles. Je relève la tête et constate que j'ai faim. Je m'installe sur un replat, vue la vallée du Rhône et donc sur les cheminées de la centrale nucléaire de Cruas. Lumière limpide. Couteau, pain, jambon cru et pommes. Une corneille noire s'installe non loin de moi. Elle observe le paysage en poussant de temps à autre son cri rauque. Surveille-t-elle son territoire ? Est-elle curieuse de ma présence ? Attend-elle mon départ pour picorer des restes ? Impossible à savoir, il me semble seulement que nous partageons sereinement l'espace. Je prends mon temps. Elle aussi. Le déclic de l'appareil photo ne la fait pas fuir. Ses congénères profitent des vents ascendants pour jouer de l’apesanteur. Elle les ignore et me tient compagnie. Je pense au navigateur Bernard Moitessier qui  dans son livre La Longue route, raconte son attachement, lors d'une longue traversée en solitaire, à un oiseau curieux qui lui rend régulièrement visite. Mon expérience est nettement moins audacieuse, mais je nous sens camarade en oiseaux. Il est temps de poursuivre. Je me lève, la corneille s'envole. Chacune sa route. Nous sommes en vie. Merci !

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Caboulotte 6 -  Je suis de retour en Drôme depuis plusieurs jours après une semaine de travail à Lyon. J'ai repris le rythme écriture, marche, lecture, rangement du bois et autres occupations manuelles. Vraiment heureuse de retrouver les lieux et mon espace restreint. Les nuits sont fraiches et j'ai du mal, le matin, à m'extraire du lit. Je fais en sorte de caler le réveil sur le lever du jour. C'est le matin que j'écris le plus efficacement alors je ne dois pas gâcher ce moment de la journée. Derniers campeurs sur le terrain, à partir de jeudi, je serai seule. Je trie quelques affaires rangées sous le châssis et trouve de grands et beaux ciseaux, parfaits pour mener à bien mes projets de couture ou plutôt de broderie (Coudre des Jours est un carnet que j'ai envie de réouvrir.) Ces ciseaux sont très rouillés alors je prends le temps de les démonter, de les passer au papier de verre puis de les aiguiser après avoir consulté plusieurs tutoriels, pas toujours d'accord entre eux - forcément. J'applique une des techniques et le résultat n'est pas trop mal. Je revisse ensemble les deux parties et range les ciseaux dans un des nombreux sacs en jute achetés pour mon déménagement. Trente au total avec comme défi : faire entrer toutes mes affaires personnelles dans ces seuls et uniques sacs. Pari non tenu mais je m'en approche. Ce sont des sacs solides qui se plient et se rangent facilement. Ils servent un peu à tout : sacs de voyage, sacs de rangement, sacs de courses. J'ai pu ainsi me séparer des affreux sacs de la grande distribution. Mon projet est de les broder tous (les journées et surtout les nuits seront longues cet hiver). Coudre, broder, il me faut effectivement de bons ciseaux. Cette année, puis les prochaines  années en fourgon, je vais devoir apprendre réparer mes ustensiles, voire me fabriquer des petits équipements. Dans ce sens,  devant la caboulotte attend une planche que j'ai découpée (grossièrement) poncée et vernies. Maintenant il va falloir la poser : percer les trous de fixation, aligner les équerres, visser ... et surtout rester calme. Je sais qu'un geste manuel est un geste pensé mais depuis toujours, parce que honteuse de mes mains maladroites, je prépare mal mon travail, je me précipite, je n'anticipe rien et finis par implorer les dieux du bricolage parce que je fais n'importe quoi. Alors, forcément, le résultat est décevant. Quelques jours déjà que la planche m'attend. Quand je serai seule (loin de tout regard), je me lancerai dans l'accrochage de mon étagère. Envieuse de ceux et de celles qui savent  bricoler, pour qui cela semble si simple. Attendre,oui, mais combien de temps ?

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Caboulotte 5 - Qu'est-ce que tu fais là ? Plusieurs fois j'ai entendu cette réflexion de la part de connaissances qui m'ont croisée cette semaine à Lyon où je suis venue travailler. A chaque fois, j'ai ressenti un sentiment de culpabilité, d'être prise en défaut. Et il est vrai que j'ai quitté ma solitude avec regret. Il m'a fallu un peu de temps pour retrouver le bon rythme et la bonne implication dans  les projets en cours : l'écriture collective d'un recueil avec les soignants d'un centre médico-psychologique et une résidence de théâtre dans un IME. Être là avec elles, avec eux. Ce séjour en ville me permet aussi de peser l'impact des choix que j'ai fait ces derniers mois. Vivre dans un espace restreint et me délester d'un maximum d'objets a généré beaucoup de temps libre. Plus d'objets, donc plus besoin de les ranger, de les nettoyer, de les stocker, de pousser les murs pour leur faire de la place. Désencombrée. Et ce temps libéré, si souvent désiré quand la maison était grande, quand les enfants étaient petits, quand l'agenda était tyrannique, à quoi le consacrer maintenant ? Le risque était de ressentir un grand vide. Heureusement ce n'est pas le cas et je mesure toute l'importance de mes projets d'écriture. J'apprends également la lenteur.  J'apprends à être là car souvent j'ai eu le sentiment de vivre dans l'attente du jour d'après, celui qui serait, justement, celui du temps enfin libéré. Revenir à Lyon, c'est reprendre le rythme d'avant, ce qui n'est pas forcément désagréable. C'est autre chose. Une autre façon de se tenir au monde. Vendredi je retourne dans mes 8 mètres carrés, en attendant, à la question de Qu'est-ce que tu fais là ? Il me semble étrangement ne pouvoir que répondre : Je suis. Voilà je suis... ©photo - variation autour d'Un enfant assorti à ma robe. 5 octobre 2021

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Caboulotte 4 - Le lieu où je suis installée, est géré par un collectif d'une trentaine de personnes. Hors période de vacances, il est peu utilisé et je suis donc seule le plus souvent. Ce week-end était celui de l'Assemblée Générale, celle de l'administratif, des décisions à prendre, des travaux à projeter et de la gestion, pas forcément simple, des relations humaines. Alors pas mal de monde sur le terrain. Des repas partagés, des apéros et des temps de travail. Je rétrécie mon espace personnel et retrouve avec plaisir les uns, les unes. On se raconte, on se parle, on se parle beaucoup. J'ai un peu le tournis. Entre deux réunions, on s'active sur le terrain, l'un répare la fuite des sanitaires, l'une coupe du bois mort, l'autre vérifie l'état des outils. Parfois je fais avec le groupe, parfois j'observe de loin comme sur la photo. Photo prise à l'heure de l'apéro qui est un rituel particulier quand on est abstinente. J'utilise le terme particulier car ce n'est pas forcément un moment difficile mais il me ramène à chaque fois à l'époque où je remplissais et vidais avec allégresse mon verre de vin. La solitude à venir, celle de l'hiver avare en lumière, du froid et de l'humidité, sera plus facile à vivre car il y aura eu ces moments vécus ici à plusieurs. L'absence des autres est une forme de présence car je ne me veux pas ermite mais plutôt solitaire. Dimanche, tout le monde est reparti et j'ai senti que retrouver le bon rythme me demandera du temps. J'ai trop parlé de moi, j'ai agité trop d'idées, j'ai bu trop de café. Ce matin, le soleil sèche petit à petit la terre grasse en eau depuis l'orage de samedi soir. Assise sur les marches de ma cabane, je respire lentement et le silence intérieur retrouve sa place. Et si toute cette expérience était, pour moi, une forme de sevrage en paroles ? Dans le livre d'Eric Sarner, Sugar, j'ai trouvé une citation du poète italien Umberto Saba : Da quando la mia bocca è quasi muta amo le vite che quasi non parlano - Depuis que ma bouche est presque muette j'aime les vies qui ne parlent presque pas. La bavarde que je suis, cherche quelque chose de cet ordre. Une manière d'apprivoiser la mort à venir. Une phrase qui peut sembler grave mais, pour moi, elle est l'expression même de la vie.

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Caboulotte 3 - Jours humides qui rétrécissent l'espace mais j'ai un grand parapluie ou une vilaine cape pour marcher sous la pluie. J'ai acheté une bouillotte pour réchauffer mes pieds mouillés. Ce samedi le soleil était encore chaud et je suis partie marcher dans les environs. J'ai pour objectif d'explorer tous les chemins à proximité et ils sont nombreux. Je pars tôt et je me sens bien à être seule sur le chemin. Ce n'est pas un GR, ni un parcours répertorié par l'office de tourisme donc je ne croiserai personne. J'avance le nez collé à la carte et parviens à ne pas m'égarer. J'hésite devant un chemin qui s'avèrerait dangereux et j'en déduis, avec justesse, que le panneau s'adresse aux voitures. Ma seule crainte est de croiser un chien. J'en ai très peur et, comme si le panneau voulait me prévenir, je vais être servie. A la sortie d'un village, j'entends de nombreux aboiements et me voilà aussitôt cernée par une meute braillarde de petites ratiers hargneux. Ils en veulent à mes chaussures et le bas de mon pantalon (heureusement je ne marche jamais en short). A leur suite, un magnifique patou qui m'inquiète un peu plus. Je reste sur place sans bouger, le patou grogne furieusement, mordille ma veste. Je suis en train de vivre le pire de mes cauchemars et pourtant je reste prodigieusement calme. La bergère, à quelques deux cent mètres de là, hurlent après ses chiens qui ne semblent pas l'entendre. Puis elle me crie de filer. Je veux bien filer mais dans quelle direction ? Je déglutis et ose quelques pas vers un chemin sur la droite. Le patou hésite, attrape une dernière fois le pan de ma veste puis rejoint sa maitresse, les roquets me poursuivent un petit moment avant que  je ne  retrouve le silence des sous-bois. Je souris, soulagée et toujours aussi calme. Très fière de mon attitude. Il y a tout de même un accroc dans ma veste. Accompagnée par une autre personne, j'aurais certainement paniqué. Quand on est seul, le cerveau doit agir de manière pragmatique. Question de survie. Bon, ma vie n'était pas en jeu même si je garde le souvenir, en forme de cicatrice sur la fesse droite, d'avoir été joliment mordue par un chien dit pas méchant. Mal dressé, un chien peut être un véritable psychopathe et en montagne, il y a  plus de risque de croiser un chien mauvais qu'un loup. Trois heures de marche en tout. J'ai faim. Sur le terrain de la caboulotte, Stefan et sa famille s'installent. C'est le seul des associés que je ne connaisse pas encore. Stefan est allemand alors je vais pouvoir pratiquer un peu ma deuxième langue même s'il parle très bien français. Nous partagerons le repas du soir et nous discuterons de la place de l'écologie en France et en Allemagne. Pas facile de leur expliquer l'engouement pour Eric Zemmour, tellement c'est ridicule à raconter à des personnes non-françaises. A la fin du repas, je rejoins en tâtonnant mon abri, ciel couvert, nuit noire, j'ai oublié ma lampe de poche. Me reviennent les propos de Chateaubriand qui dans Mémoires d'outre-tombe soulignait qu'en France les chiens aboyaient bien plus qu'en Allemagne. Il me faudra retrouver ce passage et en  discuter avec Stefan.

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Caboulotte 2 - Le week-end se sera déroulé ailleurs, au festival A l'ombre des arbres à Parignargues organisé par Jean-Paul Michallet. Ateliers, lectures, rencontres. Se dire, se lire, se parler. Faire son métier d'écrivaine. Puis le retour dans le calme et les incertitudes. Ce matin, une lumière jaune pèse sur le paysage - il devrait pleuvoir. Réveil lent, je dors mal. Ce n'est pas la crainte de la nuit malgré tous les bruits : chuintements, hululements, cris, cavalcades de pattes sur le toit, grognements dans les buissons, museaux curieux qui fouinent vers la bassine,.. cela ne m'effraie pas, j'ai seulement le sentiment de n'y connaître rien. Frustration de ne pas savoir nommer les animaux nocturnes, ni d'ailleurs diurnes. J'écoute mais je ne m'endors pas. Alors la lecture à se griller les yeux. Et le matin, il faut me bousculer, ne pas se lever trop tard car je préfère les promesses du jour aux incertitudes de la nuit. Dans le cahier où je note quotidiennement quelques phrases, j'ai dressé une liste des sujets d'écriture possibles : Manger seule / réparer / la mésange bleue et le pic-vert / les jours gris / pisser dehors/ s'asseoir sur les marches / se déconnecter / les temps morts / relire Le mur invisible / se taire / la peur des hommes / aujourd'hui ça n'écrit pas / la joie / le café du matin / garder la distance, etc. Liste que les saisons, le temps passé ici et les imprévus viendront enrichir. Le vertige de la liste comme écrivait Umberto Eco. Vertige de la solitude ? Non, je ne crois pas, même si j'ai parfois le sentiment que l'humeur est  fluctuante mais sereine pour l'essentiel. Et, sans vouloir être pompeuse, l'écriture est le territoire où je rencontre les autres, où je ne me sens jamais seule - Être à distance mais pas indifférente. La possibilité aussi de jouir de cette formidable pulsion de vie qui m'a mise au monde. Se sentir vivre. Au loin, le bruit entêtant d'un engin agricole. Ici ça travaille. Tous les jours.

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Caboulotte 1 - Huit mètres carrés tout en bois sur un vaste terrain drômois au milieu des pins, des chênes et de prés où viennent braire quelques ânes. Une caboulotte, contraction entre roulotte et cabane, est un terme qui décrit parfaitement mon nouvel habitat où je vais passer une année entière. D'autres caravanes et cabanes autour de moi, c'est un lieu partagé et géré par un groupe de dix-huit personnes dont je fais partie. Un lieu dédié aux vacances. Si je suis loin de l'aventure sibérienne de Sylvain Tesson (je n'ai pas emmené des litres de vodka pour supporter la situation) ou encore de l'expérience de Rick Bass et sa femme qui s'installèrent au fin fond du Montana, loin de tout, prêts à affronter les longs mois d'hiver et de neige (je viens de finir la lecture de son livre Winter), cette année sera un sacré défi pour moi. Je ne suis pas isolée car le village est proche, un couple d'amis vit à proximité et je ne me priverai pas d'aller au marché ou d'aller boire un verre dans un bar à concert ouvert récemment. Côté confort, j'ai l'usage d'un local collectif où il y a chauffage au bois, douche, wc et fourneau de cuisson. Certains week-ends et pendant les vacances, il y aura du monde mais pour l'essentiel du temps, surtout de novembre à mars, je serai seule. Pafois, il faudra me rendre à Lyon ou dans d'autres villes pour mener des rencontres, des ateliers, des lectures - gagner ma vie. Mais j'essayerai de réduire au maximum ces moments d'éloignement. Et après seulement cinq jours de présence, je sens combien, il sera difficile de quitter ma solitude. Le temps est au soleil, à la chaleur, trop de chaleur pour un mois de septembre. Parfois quelques campeurs que je salue mais garde à distance. Je trie, je nettoie, je range car dans un petit espace, la place de chaque chose est importante pour se sentir bien. Un coin bureau, un coin repas, un coin couchage et dehors un coin pour la toilette. Je suis bien mais cela n'empêche pas l'inquiétude. J'ai peur que l'écriture ne soit pas au rendez-vous, j'ai peur que l'ennui s'installe, j'ai peur que la nuit avec ses bruits peu familiers m'empêche de dormir, j'ai peur de céder aux facilités de la 4 G, j'ai peur d'être oubliée ... Pourtant je me réveille tôt le matin avec la joie d'être là. Je sais aussi qu'il faudra m'imposer une discipline : limiter les heures de connexion, limiter les invitations. Ne pas trop me renfermer non plus. Je ne sais pas, en fait, le degré de solitude que je recherche. Sur le bureau un cahier ouvert pour noter, garder des traces.  L'appareil photo et l'ordinateur à portée de main. Je sais parfaitement où se loge mon ennemi, il se résume à un mot : le doute. 7 septembre 2021

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La vie est une fiction est une série de photos que je partage sur les réseaux sociaux - parfois en m'interrogeant sur le sens de ce geste, de ce besoin de partager. Ces photos sont prises pendant mes déambulations. Je marche énormément. Pas de la randonnée, de la déambulation à pas rapide. Parfois une composition m'arrête et je la cadre. Le cadre engendre la fiction car je choisis ce qui restera dans le cadre et ce qui restera en dehors. Je compose avec le réel pour dire le ressenti ou plutôt le saisissement ressenti. Quelque chose m'a arrêté dans mon avancée. Fiction donc, car ce que je partage n'a peut-être rien avoir avec la réalité des sujets cadrés. La photo ne dit rien d'eux mais seulement de moi et, peut-être de l'époque. J'ai vu  de la douceur et comme j'en ai furieusement besoin en ce moment, j'ai photographié. J'ai pensé : Tiens, une mère et son enfant. Une mère qui se met au niveau de son enfant pour lui montrer un cygne et un pigeon. Supposition car la femme est peut-être une nourrice, une sœur, une amie des parents. L'instant est doux mais qui me dit que cette femme n'éprouve pas, parfois, de la haine pour cet enfant qui lui prend de son temps. En tout cas l'instant est doux, mais quelque chose penche un peu dans les traits horizontaux. Quelque chose est trop bleu dans le ciel. Quelque chose est trop joliment en place. Peut-être. Il est vrai que je penche pas mal ces derniers temps à ne plus savoir penser notre monde. Alors il faut bien composer avec le réel qui s'impose à nous chaque jour. Il faut faut bien l'absorber. Le digérer. L'intégrer à notre mémoire, puis l'oublier. L'art permet, peut-être, cette ingestion de l'instant présent. Si je creuse bien, cette photo réveille en moi une profonde tristesse. Celle de n'avoir jamais eu une mère qui se mette à ma hauteur. De n'avoir jamais eu une mère qui me montre des oiseaux. Alors pour ne pas en mourir, j'ai marché loin. J'ai regardé ailleurs et j'ai fait confiance à la fiction.

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Méfiance. C'est le mot qui m'est venu immédiatement à l'esprit le jour où dans ma messagerie, j'ai reçu un mail d'un duo de poètes chinois : Lam Kongchuen et Cherry Tsang qui me demandaient de participer à une performance : photographier mes livres (tranches visibles) dans l'étagère de ma bibliothèque. Les autres livres rangés tranches cachés. Mon premier réflexe a été de me méfier, comme beaucoup, ma boite accueille régulièrement spams, fakes, tentatives d'extorsion de mes codes sans parler de ceux qui veulent faire de moi leur légataire universelle en échange de mes  coordonnées bancaires. Je partage mes doutes sur facebook, les réponses sont aussi variées que le profil de mes "ami.es". Personnellement cette histoire me plait car j'ai envie d'y croire. Iels citent mes livres et ceux de Serge Pey. Depuis que j'ai accepté de collaborer, nous échangeons dans un anglais - français traduit par un quelconque traducteur accessible gratuitement sur le net, cela donne parfois des formulations savoureuses - tant mieux -  j'aime ça quand la langue dévie de la droite route des usages. Pour les photos, cela tombe plutôt bien, je suis en plein déménagement, je donne-vends mes livres. Les manipulations seront faciles. J'installe, je photographie, je recadre, je retouche, etc. J'envoie une série de photos fortement contrastées. J'ai droit à un retour élogieux sur ma série. On me compare à Jean-Luc Godart. Je suis un peu dubitative mais je ne connais rien à la Chine. Je connais mal sa littérature, sa poésie et encore moins les usages entre personnes. Je joue le jeu. C'est tout. On verra bien. Depuis dans ma messagerie, il y a chaque jour un tercet qui m'est dédié. Peut-être que les autres poètes reçoivent le même poème, à un changement de prénom près. Pour l'heure, il. m'arrive des mails de Chine, avec des idéogrammes  dans les intitulés. C'est beau. C'est inhabituel. Que mon nom, mes livres circulent dans une partie de la Chine, m'étonne totalement. La vie est une (belle) fiction.
 
     Get up in the morning and read Fabienne's poems,
      A new day will arrive as scheduled.
      Sun, eggs and bread.
 

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