[le site de Fabienne Swiatly ]

L'encre du tatouage qui bleuit avec le temps.

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La caboulotte 14 - Depuis plus d'un an, je tourne autour de mon désir de coudre, tisser, broder et je me confronte à un empêchement violent. Comme si le résultat devait être immédiatement parfait, sublime et susciter  de suite de l'engouement. Comme si le résultat dépendait de mon seul désir. Pourtant avec l'écriture je sais pertinemment qu'il faut tenter, rater, tenter à nouveau, chercher une voie (voix)... bref travailler. Pourquoi en serait-il autrement avec du fil ? Peut-être que mon coup de  foudre pour les œuvres de Gunta Stölzl et Anni Albers qui faisaient partie du groupe surnommé Les filles du Bahaus (elles n'avaient pas accès au cours d'architecture ou de peinture) a mis la barre un peu haut. Bravache, j'ai acheté un métier à tisser que j'ai monté consciencieusement (car souvent une étrange frénésie me saisit quand je me lance dans des travaux dits manuels). Trop de désir ? Trop d'émotion ? Mais un métier à tisser prend beaucoup de place et peut-être ai-je vite ressenti que me confronter à des horizontales et des verticales ne me conviendrait pas longtemps. J'ai rangé le métier avec un sacré sentiment de défaite, presque de honte. Il y a quelques semaines, j'ai regardé un formidable documentaire sur la tapisserie de Bayeux (qui est, en fait, une broderie datant du  XI ème siècle). Découverte émouvante car si les deux termes accolés de tapisserie et de Bayeux m'étaient familiers, je n'avais aucune idée à quoi elle ressemblait précisément. J'ai regardé ce documentaire plusieurs fois intéressée, concernée.  Avec la conviction que je voulais broder, que je pourrais broder (le format correspond mieux à la petitesse de mon habitat actuel et surtout à celui de mon futur fourgon). J'ai rassemblé des fils, des laines, des aiguilles. J'ai acheté du tissu en lin et un tambour. J'ai inséré l'étoffe dans le tambour, avec l'envie de me lancer dans un carnet tout en  tissu et en broderies. Mais rien. Le tissu tendu et intact posé sur mon bureau. Impossible d'en faire quoi que ce soit. Ventre noué, gorge sèche, mains nerveuses. Colère contre moi et cette matière morte. Gauche, je suis quelqu'un de gauche, de maladroit et quelques humiliations dans ce sens me sont revenues. Les commentaires du prof de dessin devant toute la classe : Swiatly vous êtes douée pour le caca d'oie (j'avais compris caca de doigt), un prof de technologie qui me donne un zéro convaincu que ce n'est pas moi qui aie fabriqué l'objet demandé : C'est pas vous ça ! Et bien d'autres vexations dans la boite de Pandore de mes empêchements. Alors j'ai regardé une troisième fois le documentaire, avec des arrêts sur image lors de plans rapprochés. Comprenant alors ce qui me plaisait dans cette "tapisserie" exécutée par différentes brodeuses, ce qui me touchait particulièrement, au-delà d'une œuvre parvenue jusqu'à nous après plus de onze siècles, ce sont les endroits où les points sont maladroits, bruts de décoffrage. Les endroits qui révèlent que ce sont des mains humaines qui ont œuvré. Quelque chose s'est défait en moi et j'ai réussi à broder la première page du carnet :  Au bord'elles. Carnet de mes désordres, de mes peurs et de mon bordel. Et je me suis dit : Et zut ! Le caca d'oie est une couleur comme une autre. © photo détail tapisserie de Bayeux -- Le documentaire visible ici :