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La trace bleue ce n'est presque jamais l'encre.

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La Caboulotte 13 - Il y a eu le froid vif, puis le vent, puis la neige, le soleil, la fonte de la neige, le verglas, la brume, la neige à nouveau. Temps changeant, humeur changeante. Lumière terne dehors. Je dois me concentrer sur la lecture finale de mon roman qui sort en mars (cette phrase dit exactement ce que je suis en train de faire et pourtant elle me semble prétentieuse).  Envie de tout jeter. Je connais bien cette étape. J'en ai souvent parlé. Mais je dois rester concentrée. Je dois faire mon boulot. Je lis, je rature, je me lève, j'arpente le peu d'espace arpentable dans ma caboulotte. Je maudis je ne sais qui, je ne sais quoi avec du vocabulaire grossier. Il est temps d'aller prendre l'air. J'enfile mes croquenots car c'est à cela que ressemble mes vieilles chaussures de marche qui sont dans l'état parfait pour mes pieds : ni trop dures, ni trop avachies. Ce matin j'ai écouté un podcast sur la fachosphère, je n'aurais pas dû, ce matin j'ai écouté Eric Zemmour, je n'aurais pas dû. Heureusement il y a ma magnifique paire de chaussettes vert épinard en laine de mérinos pour me réconcilier avec la vie. J'emporte mon bâton en noisetier et emprunte le chemin habituel dans la forêt du haut. Avec le bâton je fouille les feuilles mortes, il y a quelques jours j'ai trouvé des pieds de mouton et ce serait parfait pour un repas du soir solitaire. Juste avant le chemin des crêtes les ânes m'ont à nouveau surprise. Ils se confondent merveilleusement avec le paysage d'hiver. D'abord je ne vois que les troncs d'arbres. Un simple mouvement d'oreilles et ils apparaissent comme par enchantement. Je les vois. Immobiles et méfiants dans un premier temps, ils me rejoignent dans l'espoir d'un peu de pain dur. Ils me regardent, je les regarde. Pas vraiment besoin les uns des autres mais nécessaires tout de même à nos vies communes. Car nous vivons ensemble dans cet espace géographique et dans cet espace temps. Je pense au petit garçon que je n'ai pas vu depuis longtemps. Il me manque. J'aime les moments, trop rares, que nous passons ensemble. Il m'oblige à voir et à parler du monde différemment. Sans mentir ou surjouer, je dois lui raconter un monde où il est possible de vivre. Lui donner de la force car si l'époque est accablante, tout est possible malgré tout. Quand le petit garçon viendra ici, on donnera des noms aux ânes. Des noms drôles, des noms exotiques, des noms absurdes et des noms francisés ou pas ! Puis on soufflera sur nos doigts engourdis et on les passera dans une des crinières un peu rêches d'un animal à portée de main. Quand, lassés de nous, les ânes retourneront se confondre avec les arbres, le petit garçon et moi, on rentrera boire un truc chaud et manger du sucré. Mais le petit garçon n'est pas là. Peut-être vais-je lui écrire une lettre avec une photo des ânes. Une de ces lettres qui met du temps à s'écrire, à s'envoyer, à rejoindre la boite aux lettres et à se lire. Habiter la distance avec des mots dédiés. Mais pour l'instant je dois retourner à mon texte. Sur mon bureau les pages imprimées et raturées. Il me faudra traquer le creux, le mou, les boursoufflures. En tout cas le titre sur la page de garde me réjouit toujours autant. Saïd. Je suis heureuse de ce titre formé d'un seul prénom d'origine arabe. Tant pis pour les coincé.es du cul et de la mémoire, chaque prénom doit rester le début d'une singulière histoire. Et tant mieux si ça commence par une langue étrangère.