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La trace bleue ce n'est presque jamais l'encre.

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Caboulotte 7 - Parfois l'humeur est bougonne. J'ai tenté dans la nuit d'enregistrer quelque chose de cette humeur, assise dehors dans une lumière irréelle. Ombres des arbres projetées sur les autres arbres, lune qui éclaire fort. Difficile à décrire. Sur l'enregistrement, on entend mes hésitations, les douze coups de minuit sonnés par un lointain clocher, quelques oiseaux nocturnes et mes mots d'une banalité décevante. Énumération de clichés. J’arrête l'enregistreur sur ces derniers mots : J'y arrive pas et puis merde ! On sait parfois se détester avec passion. Je finis par me recoucher en me disant que demain il faudra aller marcher. Levée tôt, café chaud, pain beurre et confiture dont je me réjouis depuis toujours, sans me lasser, sauf quand l'un des ingrédients vient à manquer. Sac à dos, pique-nique, appareil photo, carnet, stylo et  Gardienne en terre sauvage de Laetitia Gaudefroy-Colombot, lecture prévue à la libraire La Virevolte le 25 novembre à Lyon, je dois choisir des extraits dans le catalogue, impeccable, des éditions Des Lisières. Je rejoins le parking vers le col de la Chaudière, deux fourgons seulement. Soulagement. Samedi, j'ai dû faire demi-tour - tant de monde et l'insupportable des bavardages, du clic - clic des bâtons de marche et des téléphones qui doivent saisir ce qui n'a pas encore été regardé.  Aujourd’hui je suis seule, je peux me faire un film, m'inventer une histoire comme lorsque j'étais enfant. Montée raide pendant une demi-heure puis le paysage qui s'ouvre, au loin, sur la montagne de Couspeau, le massif du Diois, les Écrins ... Tout est brun orangé. 1400 mètres d'altitude. Soleil et fraicheur. Je marche et dilue mon humeur grise dans la force de ce qui m'entoure. La progression est facile, traversée de la forêt de Saou au milieu des hêtres tortueux. Je ramasse un cèpe jaune. Beaucoup les méprise pourtant il est plus que savoureux. Je déverse mon dernier fond de bile contre les cueilleurs, cueilleuses qui ne peuvent s'empêcher de massacrer les champignons non comestibles. Je relève la tête et constate que j'ai faim. Je m'installe sur un replat, vue la vallée du Rhône et donc sur les cheminées de la centrale nucléaire de Cruas. Lumière limpide. Couteau, pain, jambon cru et pommes. Une corneille noire s'installe non loin de moi. Elle observe le paysage en poussant de temps à autre son cri rauque. Surveille-t-elle son territoire ? Est-elle curieuse de ma présence ? Attend-elle mon départ pour picorer des restes ? Impossible à savoir, il me semble seulement que nous partageons sereinement l'espace. Je prends mon temps. Elle aussi. Le déclic de l'appareil photo ne la fait pas fuir. Ses congénères profitent des vents ascendants pour jouer de l’apesanteur. Elle les ignore et me tient compagnie. Je pense au navigateur Bernard Moitessier qui  dans son livre La Longue route, raconte son attachement, lors d'une longue traversée en solitaire, à un oiseau curieux qui lui rend régulièrement visite. Mon expérience est nettement moins audacieuse, mais je nous sens camarade en oiseaux. Il est temps de poursuivre. Je me lève, la corneille s'envole. Chacune sa route. Nous sommes en vie. Merci !