[le site de Fabienne Swiatly ]

La couleur absente de la Lorraine.

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12 - Pas la forme physique suffisante pour photographier à l'extérieur et ce nouvel appareil photo que je n'arrive pas à apprivoiser. Qui me nargue dans son bel étui noir et orange. Accepter que cela ne vienne pas. Mais qu'est-ce qui ne vient pas ? C'est absenté de moi, cet élan vital, cette nécessité qui vous pousse à créer ce que personne n'exige de vous. A partir voir ailleurs, l'oeil à l'affût.

Heureusement mon site inspire un copain qui photographie régulièrement l'usine nucléaire prêt de chez lui, celle du Tricastin. Lui aussi fasciné par le grandiose que dégage un tel bâtiment. Cadrer cette masse de béton qui investit le paysage et s'impose à notre vue. La capacité de l'homme à construire cela et les dangers qui vont de pairs.

Lui et moi, imprégnés par nos origines sociales qui font, que l'on garde en soi un sentiment profond de l'importance du travail donné. C'est un sentiment ambigu qui force à se placer au bon endroit. Et pas seulement au-dessus.

Je me souviens ainsi, ayant passé des vacances dans les Landes à Vielle Saint Girons avoir discuté avec une très vieille dame qui binait son jardin. Elle avait cette courbure du dos qui ramène très près de la terre. Et de grosses mains rugueuses qui font pousser du poireau orgueilleux et de la carotte biscornue. C'était beau comme une carte postale. J'avais crevé le pneu de mon vélo et elle m'avait prêté une pompe.

Son jardin était juste en face d'une voyante usine de production de Dérivés Résiniques et Terpéniques, une entreprise qui exploite, entre autres, de l'essence de térébenthine extraite de la résine du Pin. 800 personnes environs y étaient salariés. Une entreprise surréaliste pour celui qui venait chercher en ce lieu l'air du large. Alors que je regonflais mon pneu, je lui dis que c'était bien dommage cette usine dans le paysage. Sans parler de l'odeur.

Son visage s'est aussitôt refermé et elle m'a répondu d'un ton sec : vous, les touristes, vous n'êtes là que deux mois l'été, c'est pas ça qui nous faites vivre le reste du temps.

Je n'ai pas su quoi répondre. J'ai dû me contenter d'un évidemment un peu gêné. Mais les propos de la vieille dame que j'avais réduit à un personnage bucolique à la hauteur de mes désirs de vacances, m'accompagnent à chaque fois que je veux photographier ou écrire sur le monde du travail. Elle m'a ramené à la complexité du monde et à cette dure réalité d'avoir ou pas un boulot. Elle reste à mes côtés avec son dos courbé et son visage d'une autre époque. L'usine, elle l'avait toujours connue. J'aurais dû mieux la questionner, mais j'étais en vacances. J'avais des cartes postales à écrire et du bon temps à prendre, loin de l'usine. Je n'avais pas du tout envie de réfléchir à cela. Pourtant vingt ans après, elle est toujours là, la petite vieille qui m'oblige à vérifier ma focale.