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L'encre du tatouage qui bleuit avec le temps.

Charlie3

                                                                              La tristesse qui était immense me tenait debout avec toute l'énergie du pouvoir dire : je suis vivante. Pouvoir serrer aussi dans mes bras d'autres qui pleurent, qui se sentent orphelins ou bouleversés d'avoir été si près du viseur. Amputés que nous sommes d'une partie de notre histoire. C'était le premier jour, puis vient l'autre autre jour avec d'autres morts, des chalands comme on dit de ceux qui viennent faire leur courses. Et ceux-là aussi dans le viseur parce qu'ils sont Juifs. Alors on s'effondre devant la télé, devant la radio, devant le journal, devant l'avenir... Puis la marche, le défilé, la procession... et les mots hésitent et ne parviennent pas à nommer exactement ce qui a lieu ce jour là. Ensemble oui. Unité ? En tout cas beaucoup de monde dans les rues, les avenues, sur les places avec des vagues d'applaudissements ... et  presque pas de mots. On est là. Ensemble, sans voix, mais où exactement ? Puis le jour d'après, puis les jours d'après. Et la tristesse continue, plus serrée, plus aigre. Je n'ai plus de mots pour dire ce que je ressens, mais les verbes, les phrases, les périphrases s'invitent à nouveau dans l'actualité. Le silence n'aura pas duré. Et les mots comme des cailloux pour aplatir celui qui pense différemment. Sans parler des mots qui doutent, complotent et regardent vers l'indicateur de popularité. Tant de mots qui font un pas de côté et déjà les agents de la paix redeviennent les forces de l'ordre. J'ai perdu ma boussole, alors peut-être que je vais m'asseoir encore un moment et, comme dit si bien Camille de Toledo : je continuerai, à ma manière, à agir, à penser, à écrire, comme si je pouvais sauver le monde. Et si mes mots doivent devenir des cailloux, ils ne seront pas de ceux qu'on lance sur l'autre, mais de ceux que l'on dépose sur les tombes comme dans la tradition juive. Des cailloux pour dire je suis venue. Pour dire je suis vivante.