[le site de Fabienne Swiatly ]

La fumée bleutée d'une Gitane ou d'une Gauloise, les cigarettes que je ne fume plus.

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 Je m’entoure de livres. Espace blindé de mots même s’ils tiennent peu de place en hauteur, car je les étale. Dans la bibliothèque, les livres en retrait. Au plus près, ceux qui vibrent avec l’instant, éparpillés sur le sol,  le canapé, la table, le bureau. Autour de moi les livres emmenés pour la résidence. Ceux choisis avant le départ et aussi ceux achetés dès le deuxième jour à la librairie de Saint-Claude, ceux empruntés à la bibliothèque, ceux commandés et reçus par la poste, et les textes courts imprimés après les avoir trouvés sur les revues électroniques. Se sentir prête à acheter une liseuse numérique

Livres ouverts, annotés, pliés, martyrisés. Livres abimés au grand désarroi des fanatiques de la bibliothèque sanctuarisée. J’ai peu de goût pour les beaux livres, j’aime surtout les contenus. J'ai besoin qu'un livre soit maniable, accessible, lisible, partageable. Soumis.
Autour de moi, ceux que je parcours d'un oeil distrait pour les apprivoiser, d’autres lus avec avidité comme s’ils contenaient la promesse d'une résurrection. Et les préférés relus à voix haute devant le paysage en biais du Vélux. S’écouter lire.
Des livres partout depuis l’enfance.
Lire et lire encore et regarder ce qui reste dans la nasse de la mémoire. Ce qui tient bon dans le flot des textes nouveaux. Et ceux à la trace si forte qu'on y revient, parfois, longtemps après les avoir lus.
Chercher dans les livres éparpillés ici, l'impulsion d'une proposition d'écriture. Livres disponibles et entrouverts avec leurs pages cornées et le négligé jaune du Post'it  dans la fente des feuilles accumulées. Chercher dans les livres les passages qui emmèneront l’écriture des autres à parcourir la ville, leur ville.
Les livres des paysages à figures absentes, des campagnes hallucinées et des villes tentaculaires, des villes aux formes insaisissables. Des livres où il faut courir les rues, battre la campagne, fendre les flots. Des livres envahissants et nécessaires. 
Dernière mise en ligne mercredi 1er avril et des nouvelle des ateliers ici

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Undimanche

Dimanche. Dimanche après-midi. Sans projet particulier qui viendrait ponctuer alors on se laisse glisser dans le vaste de l'instant. Glisser dans l'absence de mouvement. Et la lecture s'installe avec naturel dans ce temps sans battements. Elle nous absorbe jusqu'à l'oubli du corps. Profondément. Ce qui se passe autour est fiction, pas le livre. Pour ce dimanche à l'heure changeante, j'ai choisi  - C'est pourtant pas la guerre de Maryline Desbiolles. Dix voix + 1 d'habitants du quartier l'Ariane à Nice. "Le carnet noir est un immeuble, toutes les paroles sont empilées, des appartements de paroles les uns sur les autres. Le carnet noir est un immeuble mal insonorisé, les paroles se chevauchent, se contaminent, se recouvrent ".

Lire tard dans l'après-midi puis se dégager tout de même des pages. Pour bidouiller un peu de son qui raconte justement cela : lire le dimanche après-midi. Avoir envie d'ajouter sa voix à celles intériorisées. Mettre en ligne une autre tentative sonore.

Traîner, feuilleter les livres en désordre sur le canapé, les meubles. Soulever la couverture d'Archipel et Nord de Claude Simon et lire à voix basse. Pas facile de mettre en bouche les phrases au rythme curieusement découpé qui ramènent au déchiré de la carte géographique, aux vues aériennes. Lire pour soi. Avoir le sentiment que ce qui a été lu aujourd'hui, aidera à écrire. Le livre qui se tiendra aussi à portée de voix, celles des ateliers menés ici à Saint-Claude. Abandonner la lecture et le désordre. Allumer l'ordinateur. Et commencer l'écriture. Il fait nuit à la fenêtre. 

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La neige est de retour. Je sors l'appareil photo. Mais la neige me pose un problème. Soit elle est propre et ce que je parviens à cadrer ressemble à une carte postale de Noël. Soit elle est sale et suggère des états d'âme que je n'ai pas. C'est comme écrire un cliché. Sauf qu'ici c'est une image (un cliché justement) qui raconterait de la banalité malgré l'évidente beauté du paysage que je traverse. Indécise, j'ai rangé l'appareil, les clichés et j'ai marché sans chercher le déclencheur. 

Le soir, j'ai emmené à l'atelier d'écriture de la médiathèque de Saint-Claude, le dictionnaire des clichés littéraires d'Hervé Laroche, j'ai mes petites obsessions. Le livre est drôle tout en provoquant chez moi une peur rétroactive. Le sentiment d'avoir utilisé dans mes textes plus d'un cliché parmi ceux répertoriés dans le livre. Il rend méfiant. Les mots s'inscrivent tellement vite sur l'écran. Sans fatigue. Correcteur intégré qui souligne les fautes d'orthographe et de grammaire. Petit clic pour ajuster les lignes et former un beau paragraphe. Mise en page et mise en ligne qui pourrait faire croire que... 

Puis les éditions TerreNoire m'informe de la sortie de deux livres dont l'un porte comme titre :  Lettre ouverte à cette génération qui refuse de vieillir. Et le mot cliché me vient à l'esprit. Clichés sur une génération contre laquelle vient se frotter  la rancoeur (légitime ?) d'une autre génération. Livre dérangeant. Quelque chose semble se dire à force de clichés justement. La lecture est éprouvante. Comme si dans l'évidence des courtes phrases, travaillées comme des slogans publicitaires ou politiques, venait prendre forme une image peu habituelle d'une génération qui parle encore comme des enfants alors qu'elle approche de la quarantaine. 

Je n'ai lu que la vingtaine de pages proposées par le lien et j'ai senti un malaise physique s'installer au niveau de mon ventre. Ce truc me faisait mal au bide. Sans savoir si c'était le propos ou le fait que l'on puisse tenir un tel propos. Oui j'ai été dérangée, dans le sens de déplacée de mon emplacement assigné. En cela c'est une bonne chose.  Extrait :

Nous sommes des bébés secoués.
Nous sommes irréparables.
Vous nous demandez de faire le point, nous
voudrions tirer un trait.

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Une première pour moi. Mon texte Boire mis en scène, joué, donné par une autre voix. Incarné par une femme qui n'est pas moi. Expérience troublante. La première peur : entendre ce qui cloche dans le texte. Entendre le faible, le surfait, ce qui sonne faux. Oui surtout cela entendre ce qui sonne faux. Le premier soir, j'y vais dans un état second, très calme. Distanciée. J'entends mon texte. C'est le mien. Je le reconnais. Je me vois l'écrire. Dans l'ancien habitacle du marinier. J'habitais encore une péniche sur le Rhône. D'abord des notes sur un carnet. Puis les notes qui s'ouvrent en fragments. Ce premier jet publié dans Notes et bulletins, puis les fragments publiés aux éditions TerreNoire et enfin Ego comme X. Puis une comédienne, Anne de Boissy qui s'empare du texte, puis un metteur en scène Guy Naigeon qui s'y colle, et enfin un théâtre le NTH8 qui accueille. On n'imagine pas cela lorsqu'on écrit un livre. On espère beaucoup mais rien de précis. On est souvent à côté. Comme le livre existe en dehors de soi, il y aura de l'inattendu.

Donc le premier soir - s'asseoir sur les gradins - se pencher un peu - mettre sa tête entre les mains, les yeux rivées sur la scène et tenter d'être une spectatrice. Une main amie qui rassure avec des gestes doux et discrets. Qui redonne un contour. Et cela débute. Plonger. Etre en accord, tout de suite. Tant mieux.

Avec ce texte, toujours ma peur du rajout émotionnel. D'ailleurs c'est un des rares textes que je ne souhaite pas lire moi-même. Y mettre mon corps le rendrait insupportable. Trop de moi. Anne de Boissy dit, joue, transmet. D'habitude dans le théâtre, je suis simple spectatrice. Là je suis auteure qui spectarise (c'est le mot qui me vient). Ok. Je suis ok avec ce que je vois. Oui ok n'est jamais très loin de k.o. 

Le deuxième soir est une expérience différente. Présence de ma famille et surtout rencontre avec le public. J'écoute différemment le texte, j'anticipe les questions. Anne joue moins tendu. C'est différent de la veille. Spectacle vivant. Quelqu'un s'essuie les yeux à côté de moi, étrange. Je rejoins ensuite Anne sur scène. Répondre aux questions. Difficile, avec un texte qui affiche autant l'autobiographie, de répondre juste. Ne pas dire trop loin de ce qui a été écrit. Eviter le bavardage. Heureusement, les questions restent pour l'essentiel sur le terrain de l'écriture et de l'interprétation. Anne explique comment elle s'est appropriée le texte, comment elle négocie avec ma façon d'écrire, de ponctuer. Comment elle passe du lire au dire. Comment elle gère la distance. Je suis très contente que ce soit une femme belle qui joue ce texte.

Ensuite cette singulière confrontation pour la comédienne qui doit faire face à ceux touchés par la partie biographique du texte. La famille. Ceux qui lui disent : la femme qui raconte c'est ma mère - le frère du livre c'est mon oncle - le père du livre c'est mon grand-père. Boire est un livre où j'assume pleinement la part autobiographique. Même si l'écriture vient proposer autre chose qu'un témoignage. Mais je ne peux pas le garder à distance de mon vécu. C'est particulier de toujours devoir expliquer l'autobiographie comme matière littéraire.

Vivement que Chloé Delaume invente un autre mot qu'autofiction, déjà vieux et mâchouillé. Que l'on puisse avancer dans le mystère d'un nouveau mot sans que l'on ait à justifier ce qui est de nous ou pas. 

Dernière mise à jour 25 mars 2009 et Le mur qui chute sur France Culture ici

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           L'écrivain est dans la manif  !

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Depuis la veille, le texte d'Arno Calleja semble me souffler que je dois, avec cette classe, tenter autre chose. Prendre un risque. J'ai une hésitation qui fait que sur les trois heures d'atelier, dont une heure à l'extérieur dans les hauteurs de la ville, j'ai consacré 20 minutes à la proposition. Le texte Hargne commence ainsi : la langue qu'on nous parle nous donne la force. la langue qu'on parle nous donne la fureur. la lanque qu'on parle nous donne l'envie. la langue qu'on parle nous donne la pulse. on suit la pulse de langue qui nous traverse. elle donne pulsion. elle donne tension. on est tendu d'force lorsqu'on parle la langue... Lire la suite sur Inventaire/invention. 

Avant de lire le texte. Je leur explique, groupe où certains sont loin de la langue qui doit s'écrire en classe, que j'ai pensé à eux la veille en lisant Calleja. Je leur dis combien, en face d'eux, je sens leur vitalité (je précise que vitalité vient de vie) mais que je sens combien cette vitalité est tantôt créative, tantôt en impasse. Et je dis aussi que j'hésite avec ce texte, mais qu'ayant fait le lien avec le groupe qu'ils forment, je prends le risque que cela ne produise rien. 

Je lis donc un montage du texte. Et leur propose de m'écrire comme cela vient, ce que eux pensent du langage qui est le leur. Langage que je ne comprends pas toujours, langage qui ouvre et referme (je ne suis pas là pour jouer la complicité, mais leur offrir un territoire d'échanges), que je suis surprise d'entendre cette même langue dans les banlieues mais aussi les collèges des quartiers chics de Lyon.  L'élan était là, je les ai vu se pencher sur leur feuille. Accepter la proposition. L'extrait ci-dessous me fait regretter le retentissement rapide de la sonnerie. Aussitôt Ils ont laissé leur écrit et emmené la langue, leur langue, dehors. Enseignantes et moi, un peu seules dans le désordre des tables, mais contentes :

Mon langage est familier, je voudrais bien parler courant ou soutenu.
parfois, j’essaye de parler courant et soutenu
j’utilise des mots arabes alors que je ne suis pas arabe
mais je respecte toujours mes grands, les adultes : bonjour, au revoir, excusez-moi…

Je parle un peu, je parle le français un peu,
 j’aime un peu cette langue
j’aime le quartier des Avignonnets
 on y parle bien, on parle en turc, on parle en français
mon langage est toujours moitié.

mon langage est chelou, c’est chelou, c’est le truc qu’on dit
c’est chelou tout ce qu’on dit
mon langage déchire, mon langage pète

je parle comme je veux en arabe, en turc

personne va m’en empêcher

La langue de demain
celle de demain, c’est ma langue
je l’admets, elle est familière
familière c’est ma langue
la langue de demain


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 Pendant les ateliers je suis essentiellement confrontée à de la vitalité. Celle de jeunes enfants, d'ados et de bientôt adultes qu'il faut canaliser avec l'idée de les amener vers un texte poétique. Les retrouver pendant quatre séances avec ce que l'on sait de l'écriture. De la vitalité de l'écriture. Les rencontrer, petit groupe pour cette classe de 5ème. A cet âge compliqué du corps traversé par les pulsions sexuelles, les peurs de l'avenir, le désir grand comme un jour de printemps. Et l'école qui exige plus qu'elle ne propose malgré les profs qui s'impliquent. Mais il faut jongler avec le mouvement des classes, des matières, des programmes, des différences de niveau, des fatigues, des horaires. Et eux, sentent bien qu'ils ne sont plus des enfants, qu'ils ne sont pas encore des adultes. Qu'il y a seulement cette vitalité qui les pousse en avant et aussi de travers.  Et cette proposition faite d'écrire sur leur ville, sur eux alors que certains maîtrisent bien mal la langue. Que parfois je m'interroge du quoi faire avec ces bouts de texte ou de conversation qui donnent à entendre un peu de leur quotidien, pas forcément simple. Que dire à celle qui ne dit rien avec comme un tremblement au bord des lèvres, celui qui n'a pas vu sa mère depuis 3 ans, celle qui semble sacrément faire le ménage chez elle, celui qui s'énerve si vite, celui qui a été seul au Conseil de discipline, celle qui s'appuie sur des gros mots pour parler, celui qui a été exclus. Et que bientôt il leur faudra prendre en charge un monde  bien étroit pour l'heure.

Un monde abandonné par les rats qui ont emporté l'argent et les meubles. Mais leur dire que pour autant la maison n'est pas vide. Leur dire que Oui ils peuvent, car souvent cette question dans leur bouche : est-ce que je peux ?

Et leur offrir cet extrait du texte de Danielle Collobert que j'ai utilisé pendant l'atelier Borderline au Nouveau Théâtre du 8 ème. 

la seule chose – recommencer encore – si possible – encore
une fois des mots – l’équivalent d’une mort – ou le
contraire même – ou peut-être rien

être ici – le calme – épuisant de tension  - le monde autour
qui ne s’arrête pas – mais pourrait s’arrêter – le souffle qui
pourrait s’arrêter maintenant – un instant après l’autre -
même égalité plane – même dureté froide – même goût
fade et doux – supporter encore d’aller vers d’autres
moments pareils – continuer seulement le souffle – la
 respiration – prolonger le regard – simplement

(...)

un moyen – un compromis – pour continuer à vivre – pour
s’apparaître peut–être encore de temps en temps – sans
image – sans reflet – seulement s’entendre – le souffle – le
cri – les mots – quelquefois – avant de disparaître – tracer
quelque chose – quelque part – pour rien – sans nécessité
sûrement – être là – pourtant – encore – à essayer 

 Dire 1 - P.O.L. 1972  

Dernière modification mercredi 11 mars - lire Les forges de Syam ici 

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Je pourrais parler de mon retour dans le Jura sous une averse de grêle et des trouées de soleil. Puis la surprise d'un ciel bleu. Je pourrais parler du Salon du livre à Bron, toujours aussi passionné et passionnant. Je pourrais parler de Chloé Delaume, Alain Bamanckou et Christophe Claro qui ont évoqué dans le même salon,  cet espace singulier qu'est le blog d'écrivain. Je  pourrais raconter l'atelier d'écriture au Théâtre du 8ème de Lyon, et la force des mots quand ils sont mis en voix, mais quelque chose d'autre m'obsède. Ne me laisse pas tranquille. Un corps de petite fille. Un corps de petite fille de neuf ans qu'un sexe d'homme a pénétré. A envahi. Violenté car ça fait mal un sexe d'homme qui entre dans le sexe d'une petite fille. L'homme a pénétré, saccagé et mis enceinte la petite fille. Deux enfants à naitre dans le corps d'une enfant. 

Comment parler d'autre chose. Comment passer son chemin alors qu'il y a une petite fille  de neuf ans dont on a tué l'enfance à coup de queue. Pas le père mais celui qui a pris la place. Celui à qui on ajoute le terme de beau, en France. 

La mère veut sauver la petite fille. Sa fille. Elle l'emmène retirer les deux foetus qui ont pris place dans le petit ventre. Parce que l'enfant violée par son beau-père est trop petite pour donner la vie. Parce que les deux foetus sont une erreur. L'avorter, c'est dire à la petite fille qu'une terrible chose a été commise et que des adultes responsables et aimants vont réparer l'horreur. Qu'ils vont la sauver - elle - avant tout. 

Mais cet horreur-là, des hommes en robe longue et bague au doigts, des hommes qui se disent fils de Dieu. Des hommes qui parlent bonté, compassion, partage à l'abri de leur belle demeure. Des hommes qui vivent loin, très loin du quotidien des humains, en ont décidé autrement. Ils ont décidé de punir ceux qui ont donné protection à l'enfant. Ils excommunient, manu militari, ceux qui trouvent insoutenable le sexe d'un homme dans le corps d'une petite fille. Les fils de Dieu prétendent que le viol est moins grave que l'avortement. Que l'homme qui a fait ça, écarter les jambes de la petite fille, écarter les lèvres sans poils et forcé pour que ça rentre, ne mérite pas l'excommunication.

Alors, à ce moment-là, même si je  respecte la foi des uns et des autres. Je suis heureuse de ne pas appartenir à cette communauté dirigée par des hommes qui méprisent l'innocence d'une petite fille. De ces hommes qui ne comprennent décidément rien aux corps.

Nouvel Observateur : Le Vatican justifie l'excommunication d'une mère brésilienne et de médecins, pour l'avortement d'une fillette de 9 ans. L'enfant avait été violée par son beau-père qui, lui, n'est pas excommunié.

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  De passage à Lyon, je profite d'une belle lumière matinale pour aller prendre des photos. J'ai envie de revoir le quartier de la soie à Vaulx-en-Velin que j'ai beaucoup arpenté il y a trois, quatre ans. A l'époque je photographiais ce qui était un terrain vague où des Roms avaient construit des abris en tôles et en cartons. Hommes, femmes et enfants vivant au milieu des rats, des ordures et de l'indifférence. Expulsés, le terrain a servi ensuite de vaste dépotoir. Se construit maintenant un méga centre commercial. Futur regroupement de grandes marques de la distribution qui s'affichent déjà dans toutes les rues piétonnes et zones commerciales des grands villes. Au pied de l'immeuble, une bouche de métro prometteuse en clientèle. 
Et très vite, je tombe sur le haut bâtiment en chantier qui obstrue déjà le paysage et empêche le ciel de s'ouvrir. Je tourne autour sans parvenir à trouver un angle intéressant. Je pourrais cadrer sur la géométrie des détails architecturaux, toujours flatteuse en photo, mais ce serait mentir sur ce que je vois. Alors j'avance le long du chantier mais je sens que l'appareil n'arrivera pas à saisir l'affligeant du cette masse rigide.
Tant pis, je marche encore, m'arrête encore, photographie encore quand une voix  masculine m'interpelle et me demande si j'ai mon truc. Il mime avec ses doigts un rectangle sur  le côté droit de son torse. Je m'étonne qu'il faille un badge sur l'espace public. Il me rétorque que je photographie un espace privé et son collègue hoche la tête. Deux vigiles qui surveillent le chantier du Carré de la soie.  Je réponds d'un ton ferme que rien n'interdit de photographier un espace privé quand on est sur une voie publique. En fait, je n'en sais fichtre rien, mais lui apparemment non plus.
Sur le chantier, s'agite pas mal de monde qui communique dans une langue que je ne connais pas. Nous sommes samedi et j'imagine que l'inquiétude de certains travailleurs à être être  pris  ainsi en photo. Je précise aux vigiles que je ne photographie pas les gens, ce qui est vrai. Que je m'intéresse uniquement à l'architecture et je rajoute qu'il faut arrêter un peu avec la parano.  Le gars trouve tout de même curieux que je veuille photographier du moche : si encore c'était une oeuvre d'art ! Je souris et lui dis que j'aime rendre compte aussi du moche. Par ailleurs plus difficile à photographier que du beau, quand cette laideur tend au banal.
Il sourit à son tour et conclue par : Alors allez-y et faites-vous plaisir !
Ce que je m'empresse de faire, mais le bâtiment résiste à mes cadrages et comment rendre compte aussi du bruit environnant ? Le flot de voitures, des transports en commun sans oublier le grésillement de la centrale électrique et les engins de chantier. Je reviens chez moi avec quelques photos intéressantes d'un autre terrain vague un peu plus loin, et cette photo-là pour tenter de raconter ce qui n'est décidément pas une oeuvre d'art. 
    

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 Génération clic, expression entendue à la radio et qui désignait les jeunes qui ont grandi avec l'internet. Dans ce sens, je ne suis pas de la génération clic, moi qui n'avais même pas le téléphone chez mes parents. Sauf que les propos de l'animateur cherchaient expressément à exclure les plus vieux (qui forcément n'y connaissent rien).  Ce qui ne me dérange pas en soi sauf que c'est faux. S'il y a une différence entre un jeune et moi, c'est dans l'usage de l'outil. Ainsi  je suis incapable de télécharger un film  avec e-mule comme mes filles, mais elles ne savent rien de l'utilisation de Spip (l'interface utilisée par Remue.net). Pour l'essentiel, elles communiquent avec l'internet et moi, c'est mon outil de travail. 

Mais cela ne serait pas très important, car je me suis habituée aux raccourcis du langage de la communication, si ne venaient s'ajouter les mols articles que je lis dans les revues ou journaux concernant l'usage de l'internet chez les écrivains. Le dernier étant celui publié par Télérama. D'abord ce ton souvent étonné que l'écrivain puisse utiliser une technologie moderne (plus si récente que ça d'ailleurs), comme  si l'écriture était une activité ancrée dans le passé.  Définitivement d'une autre époque. Comme si l'écrivain ne vivait pas dans son temps et encore moins avec son temps.

Et lisant ces articles, l'on sent que les journalistes ont survolé les blogs. Rapportant un instantané qui ne dit rien du souffle créatif qui traverse certains sites. Pas tous, il est vrai. De nombreux écrivains se contentent de mettre en ligne une carte de visite sans entrer dans le mouvement. 

Mouvement, c'est pourtant ce qui caractérise la lecture d'un blog. Il faut prendre le temps de s'y installer. Et découvrir,  ici ou là, un nouvel usage de l'image, du son ou du dessin. Profiter d'un texte qui n'a pas trouvé preneur chez un éditeur, mais qui peut intéresser un lecteur passionné ou un chercheur. Je pense par exemple à Martine Sonnet qui va judicieusement mettre sa thèse en ligne, la version papier étant épuisée. 

Comme lectrice et écrivain, je trouve sur ces sites, grâce aux mots clés et aux liens, des textes rares. Il me semble que ce vivent ainsi des expériences qui ramènent à une littérature vivante. Bien vivante.  Une littérature qui se cherche sur l'espace publique et va trouver elle-même ses alliés. Et il existe, bel et bien, une communauté d'écrivains avec laquelle je peux échanger avec  facilité et dynamisme autour de ce lieu commun de l'écriture et de la création. D'autant plus que je suis publiée par une petite maison d'édition et que je vis loin de Paris. Ce sont aussi des lieux d'échange intéressants pour les auteurs qui animent des ateliers d'écriture. Une façon plus démocratique et moins dépendante de l'édition, d'interroger la littérature. 

Ainsi, j'attends avec impatience d'entendre le propos de Chloé Delaume, Alain Mabanckou et Christophe Claro à la fête du Livre de Bron le 6 mars sur le thème "l'écrivain et son blog". Car il est bon aussi de se rencontre à côté de l'écran. 

Dernière mise à jour - samedi 28 février 2009 avec les Tremblements du monde ici et les dates de représentation de Boire ici

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Les fantômes et les vivants d'une ville, rencontrés en seulement 24 heures. Hier c'était les friches de l'usine Adamas - ancienne coopérative ouvrière de production diamantaire. Visite un jour de froid humide à photographier ce qui va disparaitre dans quelques jours : ateliers, turbines, machines à tailler. Au pied des bâtiments coule l'Abîme...
Et ce matin, arrivant à l'école primaire des Avignonnets, dans les hauteurs de Saint-Claude, l'un des plus beaux points de vue de la ville, on m'annonce que l'école est occupée par les parents. Il fait un temps froid et sec. Toute l'école est tournée vers la lumière pendant que les parents investissent l'école sous le regard étonné de leurs enfants. Majoritairement des femmes turques. Elles veulent rencontrer l'inspectrice qui n'est pas venue au rendez-vous la veille. Si j'ai bien compris un poste va être supprimé à la rentrée prochaine. L'école classée ZEP verra ses effectifs dépasser les 25 élèves par classe. Mme l'inspectrice a transmis aux parents qu'elle faisait confiance aux enseignants pour passer sans problème de 20 à 28 élèves.
Comme il faut bien occuper les enfants, aussi excités que leurs parents, je propose d'écrire  avec la complicité de l'enseignant, sur  le thème : que fait-on à l'école (un jour de grève). Comme d'habitude, j'invite à lister, noter et les parents nous autorisent à faire un tour dans le quartier. Madame l'inspectrice ne viendra de toute façon pas ce matin. Quelques journalistes sont présents, Le Progrès, La voix du Jura.
Avec les élèves, on se promène aux alentours de l'école. Le soleil facilite la déambulation. Ils s'étonnent d'avoir tant à noter sur leur propre quartier. Vers le centre social, à côté de la boucherie halal, nous salue le patron du bar Le clean. Il m'invite à le prendre en photo avec ses copains et clients.  Des jeunes hommes aux yeux sombres et au sourire franc.  Il fait bon. Aux fenêtres les mères secouent des tapis colorés. L'air sent l'oignon et le poivron qui mijotent. Les élèves regardent, notent, me racontent des blagues que j'oublie aussitôt. Me font répéter des mots turcs et s'amusent de mon accent. On oublierait presque la précarité  financière de ces familles, la suppression du poste d'enseignant, les vitres cassées des rez-de-chaussée d'immeuble.  Ce serait juste un beau jour de février où l'on va à l'école pour apprendre à vivre comme l'a noté au tableau un des élèves de la classe.  Juste une belle journée à vivre.  
Dernière mise à jour vendredi 20 février 2009 - Obsession Usine ici 

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Le bavardage du monde qui fatigue à trop écouter la radio. Les voix assurées des spécialistes dans leur corps nourri de certitudes et de bonnes chairs. Ils devraient enfin avouer combien ils se sont trompés. Mais ce qui se passe-là ne les déstabilisent pas. Et ils s'appuient sur les mêmes discours pour dire, encore une fois, ce qu'ils savent. Ils possèdent les mots, la pensée, les analyses. Ils occupent le monde avec un langage pauvre. 

Et me reviennent les mots de Patrick Chamoiseau : il [l'écrivain] se trouve désormais en face du monde, comme au débouché d'un immense paysage. Un paysage indéchiffrable, avec ses impossibles, ses écrasements, ses vertiges de souffles et de possibles à définir. 

Paragraphe d'un texte qui clôt le livre Les tremblements du monde, le récit d'une aventure menée avec La maison des passages de Lyon en compagnie de Patrick Chamoiseau. Des ateliers  d'écriture proposés aux habitants du 5ème et 8ème arrondissement. Des ateliers pour écrire son  monde à soi en s'appuyant sur des phrases ou des mots issus des livres de l'écrivain antillais et  dont la force créatrice m'accompagne encore maintenant : Quand les murs tombent - Opacité et bruits du monde - Guerriers de l'imaginaire - Tout-monde -  Prophétiser le passé - On ne quitte pas l'enfance, on se met à croire au réel, ce que l'on dit être le réel...

Tout à l'heure je retrouve une classe de CM1, j'aimerais les frotter à ces mots. Peut-être est-ce trop tôt ou trop difficile. Je ne sais pas. L'envie pourtant. Souvent quand j'arrive dans un atelier traversée (chargée) fortement par les écrits d'un auteur, l'atelier fonctionne bien. Comme si nous étions deux à animer. A transcender l'instant. Mais le plus souvent, je le fais avec des adolescents ou des adultes. Les enfants me sont plus mystérieux. Je dois conserver en moi, cette idée inepte de l'innocence de l'enfance. Un monde où les facteurs se cassent le bout du nez et continuent à chanter pirouette-cacahouète.

J'aimerais que l'écriture leur offre un outil contre ceux qui voudraient rétrécir leur avenir pour cause de trop de complexité. Ceux qui savent même quand ils se trompent. Ceux qui parlent avec la même fièvre qu'un enfant qui tente de cacher une bêtise par un blabla incessant. Parler pour faire barrage à la vérité. 

Tout à l'heure, avec les enfants nous élargirons le paysage avec des mots. Rien d'extraordinaire mais tout de même différent. Et je répèterai, encore une fois, qu'ils ne doivent pas laisser les autres mettre des mots dans leur bouche. J'espère que l'enseignante aura envie de sourire. 

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Ce soir tous les mots, les écrits et l'énergie des enfants embrouillés dans ma tête. Emplie de leurs regards en demande d'avenir, leur silence à distance, leurs bavardages emballés et leurs éclats de rire en saut d'obstacle, je me sens l'envie de repos.

Pas rien cette tentative de l'écriture avec d'autres. Leur mettre des mots à portée des yeux, de la main et de l'imaginaire. Tenir ferme l'emportement du groupe qui aime chercher le sens de la vie loin de la phrase. Et que tout de même l'une dit à l'autre qui s'agite beaucoup, que c'est une chose sérieuse que d'écrire sur sa ville. 

L'arrivée de la pluie qui nous fait raccourcir la sortie juste après le pont  et emprunter le chemin le long du cimetière parce qu'écrire sous la pluie ça vous mouille les mots inutilement. Et l'un d'entre eux, un joyeux avec du désir de vivre jusqu'au bout des pieds qui me dit qu'il va écrire sur son copain qui habite là. Je m'étonne puisque nous longeons un cimetière. Il précise que c'est un copain mort et il me raconte, à demi-mots, une bagarre, un coup de couteau et un enfant mort pour une histoire de scooter. Je sens de la gêne dans le reste du groupe, je n'insiste pas. L'histoire a fait du tort au collège, j'ai cru comprendre. Et un jeune qui tue un autre jeune, il faut déplier beaucoup de pages pour que cela soit supportable. Mais le jeune aux yeux en sourire continue et me dit qu'il va mettre son copain dans le texte pour lui faire plaisir. Je lui dis que c'est une bonne idée. Il n'est pas vrai que les morts veuillent toujours gésir en paix.

Plusieurs jours à faire ce voyage de l'atelier d'écriture pour des enfants et des adolescents, travail qui me fait rentrer à l'appartement avec un tourbillon de mots, de cris, de gestes en boucle dans ma tête. Palimpseste de visages qu'il faut mettre un moment à distance  pour retrouver le fil du  texte laissé en jachère depuis quelques jours. Allumer l'écran ou ouvrir la page du carnet. Rassembler les sensations et les mettre à l'écart sur les lignes du blog. Les donner à  regarder par d'autres. Se poser à l'intérieur de soi pendant que  la neige renvoie la nuit loin dans le paysage.

Dernière mise à jour - jeudi 12 février 2009 et des nouvelles des ateliers ici 

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