[le site de Fabienne Swiatly ]

La fumée bleutée d'une Gitane ou d'une Gauloise, les cigarettes que je ne fume plus.

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13 - Un jour j'ai vu l'usine. Un jour je suis sortie des limbes de l'enfance. L'usine, jusqu'alors, c'était la normalité des familles d'Amnéville. Amnéville que nous nous appelions encore les jours d'ennui : Stahlheim, foyer de l'acier - nom hérité de l'occupation allemande. Je vivais dans un ici qui ne savait rien, vraiment rien de l'ailleurs. Le seul imaginable est celui des contes de fées, irréel.

J'ai donc ouvert les yeux après avoir lu Germinal de Zola. Lecture imposée par l'école ou par le hasard de mes recherches dans la petite bibliothèque familiale. J'ai ouvert le livre et ne l'ai pas quitté de la journée, ni du soir. Le corps replié dans le divan de la salle à manger et la tête loin. Loin comme jamais aucun livre ne m'a emmenée. Je décille les yeux et la mémoire. J'entrouvre, pour la première fois, le livre de mon histoire.

Les Maheu sont devenus ma famille, encore maintenant je pense à eux et pleurs la mort de Catherine comme celle d'une grande soeur. Etienne Lantier a été le guide de ce jour de mon enfance, douze ans il me semble. Dans le livre, je découvre que je fais partie d'un monde beaucoup plus grand qu'Amnéville. J'appartiens au monde ouvrier. J'appartiens à la famille des humains qui donnent leur corps au travail. Des familles toujours à la surface de la misère. Des petites gens, nombreux, qui font vivre généreusement des gens moins nombreux et que l'on devrait remercier.

Je découvre aussi que l'histoire de ma famille peut entrer dans un livre, dans un roman. Je ne savais pas cela possible.

J'apprends que les ouvriers se révoltent parfois. Que les ouvriers refusent et que même s'ils perdent la bataille, il y a du mieux. Je découvre que l'on peut dire non à sa destinée et que cela demande du courage.

Dans Germinal, il y a mon histoire. Personne, ni mes parents, ni mes voisins, ni mes professeurs ne me l'ont racontée. Laissant seulement soupçonner qu'il pourrait y avoir autre chose pour moi que Stahlheim, en m'obligeant à travailler à l'école pour devenir quelqu'un de bien à l'âge adulte.

Peut-être qu'il y a eu des propos à la maison ou dans la salle de classe, mais je ne devais pas écouter. J'étais absente. Peut-être, est-ce la fiction qui m'a permis alors de me saisir de la réalité. J'entre dans le livre, et j'entre dans un texte qui parle de moi, de nous. Ce jour-là, je comprends que la littérature n'est pas une simple occupation.