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La trace bleue

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C'est un tissu acheté à Emmaüs de la Motte Servolex. Un tissu épais aux finitions soignées. Deux paires de rideaux avec imprimé sur le liseré : Romanex, garanti Boussac - modèle Bamako, grand teint lavable. Un tissu créé dans les années 50. Un tissu catalogué vintage, cette nouvelle terminologie pour dire que c'est ancien mais à la mode. Huit euros la paire qui pourrait largement se revendre cinquante, c'est ça le vintage. Bien que n'ayant nul besoin de rideaux, je les ai achetés. Sur la table du salon, ils sont posés. J'ai cherché l'histoire de la manufacture Boussac qui raisonnait de manière familière à mes oreilles, de mémoire me revenaient les mots : affaires, Christian Dior, licenciement, Afrique. Je cherche et trouve un article qui résume bien la vie de l'affairiste Marcel Boussac. Milieu aisé, soutien familial (financier) qui permet de se lancer dans le business. La première guerre mondiale qui profite : masques à gaz et tentes militaires. Connivences avec les politiques. Une deuxième guerre mondiale où il sait tisser des liens avec Vichy tout en s'attirant la sympathie des alliés. Recyclage de la toile d'avion en chemise, pantalon ... Rachat du journal l'Aurore où il chroniquera sous le nom de M. Dupont des articles qui attaquent l’État dilapideur. Décolonisation qui met à mal le trust, mais pour autant il ne veut pas licencier. Il finira par vendre le tout aux frères Willot qui renverront les salariés de Boussac pleurer dans leur tee-shirt. Sur la table du salon j'ai déplié le tissu. Je suis émue. Pourquoi ?  Je n'en sais rien. Des fantômes qui tentent de me raconter quelque chose du passé. Quelque chose dont je ne comprends pas le sens exact. J'ai écarté le tissu mais derrière,  il fait encore nuit. J'imagine les ouvriers qui ont donné vie à ce tissu et que seul le nom de Boussac reste. Les mains fantômes.