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C'est l'ecchymose, douleur qui s'efface.

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Contre un arbre dont je ne sais pas le nom, les feuilles trop jeunes pour donner une piste, je m’appuie. Tronc maigre. Le paysage devant moi, vallonné paisible. Bocage. Préparer la lecture de samedi à la Librairie ParChemins textes d’Albane Gellé, Mohammed El Amraoui, Jacques Jouan, ceux venus en résidence au Château de la Turmelière avant moi. Lire à voix haute. Aujourd'hui c'est plaisir de se tenir dans le soleil d’avril, les pieds nus, chaussettes en boule dans les bottines. L’air sent le pollen, le miel et l'herbe coupée. Je prends des photos mais elles ne savent pas fixer les odeurs encore moins les bruits : le répété des oiseaux et le passage du vent dans le haut des arbres. Je profite. Un rapace traverse au loin le blanc du ciel et bégaie un même son grave. J’écris quelque chose du paysage et des oiseaux. Pas habituel. Peut-être parce que je me suis sentie vieille l’autre jour et que j’ai voulu compter combien de printemps il me restait à vivre encore, peut-être. Vite j’ai effacé l’idée de ma mémoire, calcul terrifiant. Car j'ai vu à l'Ehpad où nous étions en résidence avec la Cie Les Transformateurs que l'âge n'a rien avoir avec le vivre. Dans ce lieu de repli obligatoire des vieux, ceux du grand âge, jusqu'à 105 ans, la vie s'éteint avant le mourir du corps. Car ces vieux s'effacent de notre quotidien, de nos rues, de nos places, de nos mémoires puis d'eux-mêmes. Pourtant j'ai vu quand nous faisions du bruit, quand nous parlions avec eux, quand nous les sollicitions, quand nous allions jusqu'à les enquiquiner à certains moments comme ils se réveillaient. Ils existaient. Et leurs paroles disaient : On n'a pas à se plaindre ... On attend ... A notre âge ... Polis ces vieux mis de côté. Cela m'a fait mal. Très mal. Ne pas gaspiller ma liberté de vivre. Alors je profite de ce jour si beau dans les jardins du Château de la Turmelière, et je me sens bien même si la mer est un cimetière, même si on déverse de la boue sur les pauvres, même si Dieu est redevenu un cri de guerre. Je me tiens à distance pour ne pas tomber. J'écris pour ne pas m'effacer du paysage. J'écris pour que Maria, Odile, Jacques, Serge, Denise ... ne meurent pas avant leur mort.