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La couleur absente de la Lorraine.

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Il est des auteurs qui se décrètent propriétaires de la langue, la vraie langue française. Une langue qui serait immuable comme si elle n'avait jamais été enrichie par des langues étrangères, des langues régionales, des mots d'argot... Une langue qui n’existerait que pour ressusciter dans leurs écrits car eux ils savent. Richard Millet en fait partie et il tient à l'affirmer souvent. Écouté et respecté car il est également éditeur (dont deux Goncourt précisent les interviewers), il décrète ce qui est beau dans la langue et ce qui ne l'est pas. Ce qui ne l'est pas, vient essentiellement de la banlieue. Car même s'il est un grand écrivain, il utilise un vocabulaire généraliste pour désigner l'autre : les noirs, les arabes, les jeunes de banlieue. Lui-même se définit comme étant français de souche, blanc, catholique, hétérosexuel et se sent menacé par l'autre dans cette construction identitaire. J'avais, il y a quelques années lu son livre Lauve le pur, j'y avais trouvé une langue moins exigeante que celle promise par son auteur mais qu'importe ma déception car ce qui m'a poussée à définitivement refermer le livre c'est une phrase presque anodine au premier abord : "en m'asseyant près de la vieille dame (...) dont les années avaient à peine altéré le beau et très français visage." Un visage très français ? j'ai beau tourner cette phrase dans ma tête, j'ai beau questionner l'histoire française, je ne vois pas ce que peut-être un visage très français (caucasien ? ). Comme elle a été écrite par un vrai érudit (français, blanc, catholique, etc), elle n'est pas anodine. Si elle ne suggère pas un visage précis, elle tente subtilement d'effacer tous les autres visages qui constituent la France, ceux qui comme mes grands-parents et parents ont immigré au début du siècle, et ceux d'avant encore. Ceux qui ont permis que sur ma carte d'identité, il y ait écrit nationalité française et que je puisse le vivre sereinement sans avoir à justifier de mon faciès aussi beau soit-il.