[le site de Fabienne Swiatly ]

C'est l'ecchymose, douleur qui s'efface.

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La vieille dame me reconnait mais ne sait plus exactement pourquoi je suis là. Elle tremble et remâche inlassablement le présent. Et le présent n'est rien s'il est détaché du passé, s'il ne parvient plus à désirer l'avenir. Avec la vieille dame, il est un enfer de l'instant. L'instant qui dit et redit l'angoisse. Je viens souvent la voir. Je lui parle, la fais parler et parfois je dois lutter contre l'endormissement. Elle se souvient qu'elle va en maison de retraite mardi et me demande toutes les dix minutes : et tout ça ? désignant les objets et les meublent qui garnissent son salon. Et je ne sais pas quoi répondre. Tout ça est accumulation qui nous donne l'impression d'être éternel. Tout ça.  Pour avoir souvent déménagé ces trois dernières années, pour avoir aidé la vieille dame à vider une maison de famille, pour avoir trié les affaires des disparus, je sais combien certaines choses deviennent poussière, vieillerie, illusion... une fois sorties de leur contexte. Les objets n'existent qu'à travers notre regard. Sinon les objets s'en foutent. Je ne sais pas quoi dire à la vieille dame. Je sais le partage de l'héritage à venir, mais il ne me concerne pas. Elle me donne une photo de son mari décédé avec dans ses bras une de mes filles. Je l'ai toujours vu cette photo sur le mur du bureau mais je la regarde pour la première fois. De la poussière sur mon propre passé. Puis je quitte un moment l'appartement et vais saluer la voisine de palier chez qui je m'attarde une demi-heure. Quand je reviens, la vieille dame est paniquée. Elle attrape ma main, elle dit mon prénom avec force. Elle dit : calme-moi, calme-moi. Je prends ses mains, ses bras. Elles ferment les yeux, sa tête tombe et je pense qu'elle va mourir. Je me dis que c'est aussi bien. Je voudrais qu'elle meure pour que le drame s'arrête. Je me sens capable de recevoir sa mort. C'est calme entre nous. Mais les yeux s'ouvrent  à nouveau et la litanie des questions reprend : et tout ça ? et tout ça ? Je serre ses mains. Je lui caresse les bras. Je me force. Cette intimité est gênante avant sa maladie, une grande distance physique. Seulement une bise avec les lèvres qui ne touchent pas la joue. Alors je me force et je pense à la vieille dame que je serai un jour et à qui voudra encore me caresser la peau.@16juillet2009  Mise à jour d'obsession usine ici