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La trace bleue ce n'est presque jamais l'encre.

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17 - main d'oeuvre jetable. Je regarde cette photo qui devrait raconter une manifestation  et semble cadrer un enterrement. Pourtant, il faisait beau ce jour-là à Saint-Claude. Je suivais la manif par conviction, par envie de prendre des photos, par envie de voir le visage de ceux qui font la ville. De ceux avec ou sans travail. Les habitants. Je voulais être de la manif  pour remplacer celle que je n'ai jamais faite en Lorraine avec les ouvriers de Gandrange (Arcelor Mittal), la manif que n'a jamais faite mon père ouvrier à Wendel Sidélor (Arcelor Mittal), celle que mon grand-père n'a sûrement jamais faite même s'il a sué  sang et eau dans le plus sombre de l'usine (Arcelor Mittal). Pas de culture syndicaliste ou militante dans la famille. Le haussement d'épaules comme seul mouvement d'humeur. Ma mère ne se mêlait pas du travail et du politique comme la majorité des femmes de l'époque. Elle gérait le quotidien,  comptait les sous. Avait son mot à dire, peut-être, je ne sais pas. Haussait également les épaules.

J'étais à la manif, il y a plus d'un mois. Aujourd'hui, les porteurs de drapeau étaient  installés à un rond-point à la sortie de la ville. Distribuaient des tracts. Les entreprises de plasturgie, souvent liées à l'industrie de la voiture, licencient, imposent le chômage partiel. Le tract exige en caractère gras le maintien des emplois, la défense de l'industrie du Haut Jura. J'ai stoppé la voiture, j'ai pris le tract, j'ai remercié. Concernée. Dans mes ateliers certains de leurs enfants racontent parfois, à demi-mots, le travail absent. Le manque d'argent. Pourtant leur fierté pendant les sorties, lorsqu'ils désignent du doigt un quelconque bâtiment et précisent que là, leur père  ou leur mère travaille. 

Je ne sais pas si, petite, je montrais du doigt l'usine. Ce n'était pas la peine, dans la rue tous les pères travaillaient dans le même lieu. D'ailleurs ceux dont les parents avaient un autre métier, commerçant ou enseignant, on sentait bien qu'ils étaient différents. Nous nous posions peu de questions sur le travail du père. C'est maintenant que je vais voir l'usine de près, questionner les origines sociales. Maintenant que je la montre du doigt.

Au rond-point, quand le gars m'a tendu le tract, a surgi en moi une question idiote. Douloureuse. Une question que je n'arrive pas à qualifier de défaitiste même si elle peut suggérer l'abandon de la lutte. Une question qui me rend triste mais qui ne me laisse pas tranquille : comment en est-on arrivé là ? Il me semble nécessaire de cerner ma part (notre part) de responsabilité dans ce qui arrive aujourd'hui. J'ai besoin de savoir à quel moment  j'ai collaboré à ce qui se passe. A quel moment, cela m'arrangeait aussi qu'il y ait de la main d'oeuvre jetable, loin d'ici. Une main d'oeuvre qui me  donnait l'impression d'être sur la voie de la richesse parce qu'un nouvel ordinateur, un voyage pas cher, de la sape à petit prix, des pâtes au saumon même en semaine. La richesse à portée de crédit. Il le faudra bien se questionner sur nos moments de  renoncement. Ne pas devenir des victimes, sinon  l'invention d'un autre monde ne sera pas possible et d'autres décideront pour nous. Pour leur seul bien.  Soudain je suis triste comme la photo qui se devait  d'être joyeuse et vibrante de vie. Mais être triste ce n'est pas renoncer. C'est mesurer en soi la portée d'un événement même si je sens bien que ma question est réductrice. C'est un début  pour cesser de tourner en rond. Et surtout. Oui surtout. Une question pour m'empêcher de hausser les épaules à mon tour.