[le site de Fabienne Swiatly ]

La trace bleue ce n'est presque jamais l'encre.

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 2 - Nuit. La neige tombe à nouveau. J'ai failli ne pas m'en rendre compte. A cause du froid, les volets et les  rideaux tirés occultent le dehors mais,  je me suis souvenue des propos du voisin : Il va neiger toute la nuit. Alors j'entrouvre les rideaux et c'est vrai, il neige à nouveau, intensément. La rue est d'un calme épais. Il n'est pas loin de minuit et j'ai une envie pressente, enfantine de sortir. Je veux profiter de cette neige nocturne avant que tout ne soit déblayé, souillé par les voitures. Je veux être la première à poser mes empreintes. J'enfile manteau, bonnet, gants et chaussures de marche. Je règle nerveusement l'appareil photo, le nouveau, celui dont je ne connais pas encore toutes les possibilités. J'espère réussir quelques clichés et je sors. Personne. Seulement le mouvement têtu des flocons. Je marche. Il fait très froid. Sentiment de solitude mais déjà quelques traces d'animaux. Apparemment des renards. Je marche lentement malgré l'excitation. Je regrette qu'il n'y ait plus d'enfants à la maison. Avant je faisais cela avec mes filles, les réveiller en pleine nuit pour profiter d'une neige nocturne. Se retrouver sur les quais avec les luges à l'heure où il faudrait dormir. C’était joyeux. C'était étrange.

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3 - J'ai 11 ans.  Une neige fabuleuse nous accueille à la sortie du collège. Les garçons se lancent dans une bataille à laquelle je participe. C'est joyeux et drôle. Je suis la seule fille mais je me sens complice. Pas d'autres enjeu que celui du rire. Je rentre tard. Ma mère m'engueule, se plaint que je l'abandonne et me trouve hideuse avec mes cheveux mouillés. Ce soir je ne baisse pas la tête, elle ne va pas me gâcher ce moment de plaisir. Je quitte la maison. Je me casse. Il fait nuit, la neige tombe et je ne sais absolument pas où aller. Je marche dans le quartier, je marche dans la rue de Nancy, la rue de l'usine, la rue des hauts-fourneaux ... Tout est calme, blanc et étrange. Je cours plus que je ne marche. Neige épaisse. J'ai osé. Totalement excitée par ma propre audace, même si mon frère vient me chercher un peu plus tard et que je le suivrai avec soulagement car j'ai les pieds gelés. Ce soir là, j'ai su, qu'un jour je partirai vraiment. Et ce sera le cas six ans plus tard. En attendant, ce soir-là, dans la nuit et la blancheur de la neige, je me suis détachée.  

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Invitée à La Maison de la poésie de Paris à parler (discuter, commenter, illustrer ...) de la procrastination, un terme érudit un peu à la mode, mais pourquoi pas - remettre à demain ce qu'on peut faire le jour même - j'ai dit oui. Puis le trac. Dire quoi ? Alors je sollicite mon camarade illustrateur, imprimeur, éditeur, Yves Olry : Illustrer mon propos journalier concernant la procrastination. Il est partant. J’écris. Il dessine. Depuis le 1er novembre, je lui envoie chaque jour une phrase, un proverbe, une référence, un souvenir. Le défi tenir 365 jours. Ma préférée du moment : Les vieux procrastinent à mort ! Au delà de l’exercice de style, je me suis interrogée sur ma propre capacité à remettre à demain. Et je dois admettre que je remets à demain tout ce qui concerne la commande du livre. Le livre pour lequel j'ai eu une bourse d'écriture... Sinon j'écris régulièrement : des textes pour mon site, pour les restitutions en fin de résidence, pour des compagnies de théâtre, pour les lectures publiques, pour les ateliers... rarement avec le sentiment d'évitement. Mais le livre m'encombre, c'est l'expression exacte. Cette chose qu'il faut écrire, certes, mais qu'il faut ensuite envoyer aux éditeurs, puis attendre leur retour, puis attendre que cela soit imprimé, puis attendre  la rentrée littéraire de septembre ou celle de janvier, puis attendre que cela excite tel média ou telle librairie ... Attendre et se retrouver le plus souvent sur le bas côté.  Entamer la traversée du désert avec quelques vivifiantes oasis. Le livre. Le contenant de la littérature ? Le contenant de la pensée ? Objet. Alors en attendant de l'écrire ce livre, je fais vibrer ailleurs mes textes. En attendant de produire du papier prêt à pilonné, je mets en mouvement d'autres flux. Je remets à demain le livre et je dis mon aujourd'hui. Ici. Je me mets en ligne. ©illustrationYvesOlry

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Je m'étais levée tôt, lavé les cheveux, j'avais mis une robe en laine beige, conduit les 1h20 de trajet, trouvé une place de parking, souris au garde de l'entrée et puis je n'ai pas pu. J'ai salué l'auteur qui partageait ma table et que je ne connaissais pas, bu un café chaud, salué les organisateurs, lu la quatrième de couverture d'un livre édité chez Stock et puis je n'ai pas pu. J'ai attendu l'arrivée d'une amie auteure, j'ai dit ma difficulté à me tenir là, j'ai sorti un crayon de papier et le carnet, j'ai regardé les auteurs de BD qui s'affairaient déjà dos courbé sur le dessin dédicace, j'ai constaté que les têtes d'affiche étaient en retard et puis je n'ai pas pu. Malgré l'engagement donné, malgré la riche rencontre organisée quinze jours auparavant dans la médiathèque d'un petit village, je n'ai pas pu. Pas pu rester à attendre le chaland, pas pu rester avec mes deux pauvres livres posés sur le tissu noir et je suis partie. J'ai toujours souffert (c'est le mot juste) dans ces lieux du rassemblement de l'écriture qui pour moi ne sera jamais une mais toujours unique. Il est tant de lieux où j'aime rencontrer le lecteur, lire mes textes ou ceux des autres, partager l'écriture comme un outil pour interroger le monde. Il est tant de lieux où j'aime venir avec la littérature même si on ne l'attend pas : avec les enfants abimés par la vie, les privés de liberté, les tenus à distance des mots et des livres. Alors je suis partie. Chez moi, j'ai poursuivi mon texte Coudre des jours, j'ai relu la pièce de théâtre en cours, j'ai photographié l'Arclusaz enneigé, j'ai mangé avec ma famille, j'ai préparé l'atelier de lundi où je vais retrouver une vingtaine de jeunes qui m'attendent ou pas. Et cette phrase si juste de mon compagnon : Au travail, il faut toujours se respecter. 

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IME. Institut médico-éducatif. Ici l'ambiance est très changeante. Cela me fait penser à l'Islande et son climat instable. C'est Eric Boury, magnifique traducteur d'Arnaldur Indriðason, en autres, qui le premier m'a cité ce proverbe islandais : "Si tu n'aimes pas le temps qu'il fait, attends cinq minutes". Ici aussi, en cinq minutes, tout peut changer : les volcans peuvent se réactiver ou s'apaiser, les silences se laisser traverser par un cri, une injure, un claquement de porte. Une vie pleine de hauts et de bas, d'eaux et de terres noires, de ciels immenses et de déserts lunaires. On ne s'ennuie jamais. On s'adapte. On enlève ou superpose les couches protectrices. Ici, les jeunes viennent se construire un avenir malgré les difficultés de la vie, de leur vie. Et ce sont eux qui m'ont dit et écrit : Ici on n'est pas chez les fous. Non ici on est dans le tumulte de l'adolescence, le battement de cœur de la résilience, le territoire instable des enfances abimées. Ils ont écrit aussi ce qu'ils attendaient : Quitter le château, quitter le flou, retrouver l'amour d'un père, revenir dans le pays lointain des origines, revenir sur les lieux de l'abandon, garder secret l'IME, s'inventer un avenir sans fautes d'orthographe, aimer ses parents malgré, avoir un enfant ... Vivre leur vie. Et moi, je partage quelques moments avec eux. Entre écriture, discussion et photographies. Je traverse leur paysage. 

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Début juillet, déménagement dans la maison en bois. Maison construite par mon compagnon. Il sait faire cela construire une maison pour nous abriter. Depuis, il me semble que l'écriture est une bien mince affaire. Tout l'été sans connexion internet, sans téléphone et le portable qui passe mal. Le bien que cela fait. Que cela m'a fait. Retrouver une certaine lenteur, et si les premiers jours, quelque chose m'a manquée, très vite je me suis habituée. J'ai même écrit des lettres. A la main. Avec l'enveloppe et le timbre. Le plus difficile a été de retrouver les adresses. Je ne les inscrits plus nulle part, certaines de les retrouver grâce aux mails ou l'annuaire électronique. Comme il y avait les livres à ranger, beaucoup de livres - même si j'en ai donné un grand nombre aux enfants, aux amis libraire qui vendent de l'occasion, aux invités et à la bibliothèque sauvage de la gare de Pontcharra (je ne supporte plus que les livres s'empoussièrent dans mes étagères) - j'ai pu relire et aussi découvrir que certains livres n'avaient  jamais été lus (oubliés). Tout l'été, derrière les volets clos pour se protéger de la chaleur, j'ai retrouvé une certaine lenteur et aussi une certaine distance avec l'actualité. Une brève mais bénéfique période. Depuis une semaine la prise téléphonique a été installée, le fournisseur d'accès (quel titre !) prévenu. Alors dans peu de temps, retour sur le fil du net. Je ne m'en réjouis pas mais ce sera plus simple pour travailler. Un voyage estival sans quitter la maison  et dont je suis déjà nostalgique. J'étais bien. Bien.

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Opération bénigne du genou mais qui déclenche chez moi, une panique difficile à expliquer aux autres. Chaque fois que l'on m'anesthésie, je suis persuadée que je vais mourir. Pas un simple sentiment mais une certitude. J'ai beau relire le Saut en parachute de Georges Perec dans le recueil Je suis né - Un hymne à la confiance - je panique. Alors je harcèle les infirmières comme quoi on m'a promis un calmant dès mon arrivée. Ce sentiment de panique annihile en rien ma capacité d'observation,heureusement. Épuisement d'un lieu commun. Et si je retrouve l'esthétique hygiéniste, nécessaire mais tellement rude pour l'imaginaire, des chambres d’hôpitaux, ce qui me semble avoir changé depuis mon opération en 2008, c'est que, hormis le chirurgien, tous les membres de l'équipe médicale ne sont pas français : une infirmière anglaise, une autre roumaine, une aide-soignante polonaise et un anesthésiste qui me parle avec un bel accent de l'Est. Je me dis que l'Europe c'est ça, être entourée et soignée par des étrangers. Je sais qu'ils sont embauchés parce que moins regardant sur les salaires et les horaires. Mais cela me plaît malgré tout. Comme on approche du moment crucial de l'endormissement, l'anesthésiste tente de me rassurer et moi je pleure. Sans bruit, juste des lourdes larmes qui glissent du coin de mes yeux jusqu'à mes oreilles et que je ne prends pas la peine d'essuyer. Il me dit que mes larmes provoquent ses larmes à lui, et qu'il aime pleurer car son regard plutôt bleu va virer au vert. Il me dit  : c'est beau les yeux vert clair, non ?  Je n'ai pas le temps de lui répondre que mes yeux - que je dois à un mélange de sang polonais, allemand et russe - virent également au vert quand ils baignent dans les larmes. Je n'ai le temps de rien. Je disparais et me réveille deux heures plus tard. Vivante. Larmes de joie cette fois-ci. Je ne suis pas morte. J'ai ressuscité d'entre les angoissés - pour l'instant. J'espère que l'anesthésiste aux yeux clairs n'a pas fini son service. J'aimerais savoir d'où il vient exactement. Je m'intéresse à l'Europe, moi !

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C'est un tissu acheté à Emmaüs de la Motte Servolex. Un tissu épais aux finitions soignées. Deux paires de rideaux avec imprimé sur le liseré : Romanex, garanti Boussac - modèle Bamako, grand teint lavable. Un tissu créé dans les années 50. Un tissu catalogué vintage, cette nouvelle terminologie pour dire que c'est ancien mais à la mode. Huit euros la paire qui pourrait largement se revendre cinquante, c'est ça le vintage. Bien que n'ayant nul besoin de rideaux, je les ai achetés. Sur la table du salon, ils sont posés. J'ai cherché l'histoire de la manufacture Boussac qui raisonnait de manière familière à mes oreilles, de mémoire me revenaient les mots : affaires, Christian Dior, licenciement, Afrique. Je cherche et trouve un article qui résume bien la vie de l'affairiste Marcel Boussac. Milieu aisé, soutien familial (financier) qui permet de se lancer dans le business. La première guerre mondiale qui profite : masques à gaz et tentes militaires. Connivences avec les politiques. Une deuxième guerre mondiale où il sait tisser des liens avec Vichy tout en s'attirant la sympathie des alliés. Recyclage de la toile d'avion en chemise, pantalon ... Rachat du journal l'Aurore où il chroniquera sous le nom de M. Dupont des articles qui attaquent l’État dilapideur. Décolonisation qui met à mal le trust, mais pour autant il ne veut pas licencier. Il finira par vendre le tout aux frères Willot qui renverront les salariés de Boussac pleurer dans leur tee-shirt. Sur la table du salon j'ai déplié le tissu. Je suis émue. Pourquoi ?  Je n'en sais rien. Des fantômes qui tentent de me raconter quelque chose du passé. Quelque chose dont je ne comprends pas le sens exact. J'ai écarté le tissu mais derrière,  il fait encore nuit. J'imagine les ouvriers qui ont donné vie à ce tissu et que seul le nom de Boussac reste. Les mains fantômes. 

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Se lever avec une phrase qui tourne en boucle : Faut que ça change. Puis la ressasser encore et encore. La tordre, l'essorer, la faire avouer : Quelque chose doit changer. Mais quoi ? Putain mais quoi ? Que faire de ce désir sans objet. Chercher une réponse dans le noir du café, dans l'impossibilité de se regarder dans le miroir, dans la douleur du corps qui vieillit, ouvrir un livre de Déborah Heissler et lire au hasard : C'est un jour fait de mille jours. Regarder le soleil penché du matin et voir que la vitre de la fenêtre est sale. Une envie de silence. De profond silence. C'est peut-être cela qui doit changer : Taire les conversations inutiles. Taire les bavardages médiatiques. Taire. Se taire. Vivre comme un soulagement que dans la nouvelle maison, celle du déménagement fin juin, il n'y aura pas tout de suite l'internet, même pas le téléphone. A Berlin pendant les deux mois de résidence, il n'y avait pas l'internet et j'aimais, tous les deux jours, me rendre dans la boutique du quartier turc et me connecter pour un euro. Lire mes mails et envoyer des nouvelles de manière collective. Mes chroniques berlinoises. Puis repartir dans la ville. Disponible.  Ce matin je comprends que le changement, ce serait de s'effacer de la toile un moment et partir vers ceux qui n'y sont jamais. Oui peut-être est-ce cela qui me ferait du bien. Retourner à la table d'écriture, à la photo sans la nécessité de m'exposer aussitôt. 

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Je bute sur la réalité. Je ne sais plus les mots nécessaires. Je ne sais plus la nécessité des mots. Je ne sais plus… mais est-ce bien grave ? Veux pas en rajouter. Veux pas désespérer. Veux rester solide. Veux pas être avalée par les sables mouvants. Veux croire que lire, veux croire que partager, veux croire que la poésie, veux croire que faire ensemble ... Veux  croire que j'ai la force encore. Veux croire que cela va cesser tout ce mépris et surtout la méprise. Veux croire que mon prochain n'a pas tant de haine. Veux croire que les pauvres ne seront pas les ennemis des plus pauvres. Veux croire que demain ce sera une avancée. Veux croire que les mains tendues sont des mains ouvertes. Veux croire qu'ils retrouveront du courage. Veux croire que demain, veux croire que demain, veux croire que demain ...  je ne vais pas perdre toutes mes forces. Veux croire qu'un éclat de rire finira par déchirer l'épais manteau. Veux croire que nous redresserons la nuque et nous dirons : je ne sais pas ce qu'il faut faire, mais je ne ferai pas n'importe quoi pour autant. Veux croire que nous serons plus forts que cette désespérance qui nous fait replier derrière nos écrans. Veux croire, veux croire, veux croire et je l'écris et je l'écris. Veux croire sans être obligée d'inventer des dieux. Veux croire parce que je peux m'émouvoir encore de cette force qui me traverse et qui se nomme vie. Veux croire que dehors ne sera pas seulement un territoire hostile. Veux croire que nous pouvons faire encore ensemble. Veux croire que l'émerveillement est ce qui nous met debout chaque matin et pas seulement la nécessité des ordres donnés. Veux croire qu'ils ne supporteront plus d'assassiner leur propre peuple. Veux croire que l'étranger a des histoires à nous raconter. Veux croire qu'ils défendront le corps des femmes violées. Veux croire qu'ils cesseront de nous distraire avec des émissions humiliantes. Veux croire qu'il aura envie d'autre chose que des rires glacés. Veux croire que la pisse du sportif ne sera plus le centre du monde. Veux croire que la mer transportera encore des corps vivants. Veux croire que bienvenu ne sera pas un mot désuet. Veux croire que la difficulté ne nous rendra pas impuissant. Veux croire que nous sommes encore capables de faire un pas même si la pensée est lourde. Veux croire qu'à l'enfant on offrira des rêves sans lui marcher sur les pieds. Veux croire que l'argent amassé deviendra sable entre leurs doigts stupides. Veux croire qu'ils renonceront à nous traiter d'incapables parce qu'on arrivera à leur faire peur. Veux croire qu'ils aiment leurs enfants pas seulement parce qu'il sont signes de prospérité. Veux croire  que j'aurai la force d'écrire des livres comme des crachats sur leur mépris. Veux croire que je suis encore forte. Veux croire que le silence n'est pas une impossibilité de vivre en dehors des autres. Veux croire que ma vieillesse est une aventure personnelle et pas un investissement pour chercheurs d'or gris. Veux croire que l'enthousiasme ne permet pas seulement de passer dans un jeu télévisé. Veux croire qu'ils ouvriront enfin le bouton de leurs costards de jeune communion. Veux croire que s'appeler Jodee,  Zaïre, Espérance, Hanan.. provoqueront sur nos corps des frissons de curiosité. Veux croire que la courbe de consommation ne sera pas le seul indice de nos zones de plaisir. Veux croire que des films se tourneront, des livres s'écriront, des œuvres s'inventeront. Veux croire que la jeunesse ne se contentera pas d'être du sourire dans une publicité. Veux croire que la complexité du monde n'est pas  une crampe à mon imaginaire. Veux croire que les femmes se serviront de leurs talons hauts pour frapper ceux qui les regardent comme des idiotes. Veux croire que nous relirons encore et encore de la poésie. Veux croire que mes seins sauront s'émouvoir d'un main caressante. Veux croire que mon sexe restera une prairie humide. Veux croire que l'amour ne regardera que ceux qui s'aiment. Veux croire qu'on s'ennuiera à lire leurs pubs et qu'ils ne s’en rendront pas compte tout de suite. Veux croire qu'on se roulera dans la boue comme dans un bon vieux festival. Veux croire qu'on aura toujours honte de repousser un enfant qu'il tende la main ou pas. Veux croire que nous nous baignerons dans des eaux libres. Veux croire que mon enfant ne me regardera pas comme un poids dans son budget. Veux croire que la couleur de la peau est une possibilité de colorer le monde. Veux croire que sur Google le mot esprit nous proposera autre chose qu'une marque de fringue. Veux croire  … (travail en cours ... Forcément)

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Tenir tête à la désespérance et lire des phrases ou des histoires qui font du bien, mais je ne lis pas cela. je n'y parviens pas.  Je lis Victor Klemperer, je lis L’œuf du serpent d'Ingmar Bergman, je lis des articles de fond sur la terrible nuit  à Cologne, je vois le fusil pointé par cet homme vers les manifestants qui soutiennent les migrants de Calais (les pauvres remontés contre les pauvres), j'écoute le vain débat sur les 35 heures sans que personne ne parvienne à réinventer une nouvelle façon de partager le travail. Et nos vies semblent liées, affreusement, à la seule courbe du pouvoir d'achat. Venir au monde et se battre pour son pouvoir d'achat ... ? Alors j'ai du mal à écrire. J'ai du mal à prendre des photos. Malgré le réchauffement climatique quelque chose de gelée en moi et lorsque une sensation plus chaude vient me remuer, elle est souvent empreinte de tristesse. Il est des cadavres que je ne parviens pas à enterrer. Sur un carnet j'ai inscrit Zone de distraction. Quelque chose qui pourrait s'écrire sur cette inépuisable possibilité de se distraire dans une absence totale de ritualisation. Seul.e devant son écran on peut se gaver de films, documentaires, jeux en coupant court sur les génériques. S'absenter de la réalité tout en s'y frottant tous les jours. Les réseaux sociaux participent aussi à cette ambiguïté. Dans le village où je vis, ce que je sais de Calais, de Lampedusa, des bidonvilles français, de la colère des agriculteurs, des anti-uber m'arrivent par internet mais à  l'épicerie, au bout de l'impasse, dans la salle commune de la mairie, dans la salle d'attente du médecin ... ces événements ne sont jamais nommés. On se salue et le plus souvent, on parle de l'absence de neige. Pourtant nous portons bien cette même boule au ventre ? Celle que le dessinateur Luz nomme Ginette dans son formidable livre Catharsis. Livre où il ose la faire exister. Il lui parle. Il lui donne une forme, incertaine et laide, mais bien réelle. J'aimerais y arriver. Arriver à nommer ce qui chez moi n'est pas une boule mais une épaisse brume grise qui plombe ma capacité à rêver et surtout à agir.  Les textes que je lis s'inscrivent dans la période après la crise boursière de 29, ce qui n'est pas la même situation que maintenant (quoique), mais le point commun se situe dans une forme de dépression collective, de paupérisation de la classe moyenne et de haine (peur) de l'étranger. Une angoisse difficile à cerner à l'époque mais, impossible d'y échapper sauf à se mettre collectivement en mouvement pour réagir. Serrer les rangs. Beaucoup le feront mais ils ne prendront pas une juste direction. Nous le savons maintenant car nous avons compté leurs victimes. Ce matin, alors que la lumière est si belle dehors, je tente de donner un nom à cette brume qui m'envahit et c'est le mot impuissance qui me vient. Quand je lui aurai trouvé un petit nom, quand j'aurai trouvé le moyen d'en rire et quand je la reconnaitrai chez d'autres gens alors peut-être parviendrons-nous à entrer en action et à tenir tête à ceux qui n'ont plus que la haine pour se sentir exister. Peut-être.     Dessins©Luz

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Ausschlafen est une locution verbale allemande constituée de la préposition aus (qui indique une direction du dedans vers le dehors) et le verbe dormir. Ce verbe est difficile à traduire en français, en tout cas pour moi élevée par une mère allemande. L'équivalent  français : dormir de tout son saoul, ne raconte pas tout à fait la même chose. Elle est plus passive et ne se résume pas en un verbe. En allemand, cela donne l'impression que le dormeur prend vraiment part à sa volonté de dormir. Et c'est l'expérience que j'ai vécu hier en me couchant à 8 heures et en me levant douze plus tard. J'ai senti qu'il me fallait dormir activement. Alors j'ai pris soin de ne boire aucun excitant de la journée, de  rien manger avant de me coucher et je me suis aussgeschlaffen. Ainsi j'ai dormi comme depuis longtemps cela ne m’était plus arrivé.  J'ai dormi tout ce qu'il y avait à dormir en moi. Des semaines de travail d'écriture, plusieurs dossiers à rédiger et à chiffrer, de pénibles trajets en voiture, des heures de disponibilité et d'inventivité dans les ateliers avec les petits et les grands et sans parler de toute la violence des actes terroristes et des actes de guerre qui s'imposent dans notre vie quotidienne (j'aurais dû commencer par cela dans ma liste). On aimerait alors, telle la Belle au bois dormant, s'endormir pour cent ans. Pour se réveiller dans quelle époque ? Hier c'était plus court, mais c'était dormir et endormir du trop de fatigue, du trop de connexion, du trop des mauvaises nouvelles. Tenir à distance le fracas du monde pour se réveiller un plus apte à réagir, agir, exister. Endormir la fatigue. Ausschlaffen et retrouver de la vigilance. Constater aussi combien la violence de l'année écoulée s'inscrit dans le plus profond de notre corps. Et tenter de répondre à une difficile question pourtant vitale : comment faire corps avec les autres ?

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ceci n est pas une arme a 768 feu

Les 14 et 15 novembre près de ma roulotte, des chasseurs tiraient. Des chasseurs chassaient. En ce jour de deuil où certains luttaient encore à l'hôpital pour survivre à des plaies par balles, des hommes, peut-être des femmes se sont levés tôt, ont chargé leur fusil pour tuer des animaux. Coups de feu secs dans le silence de la forêt. Je ne suis pas particulièrement militante anti-chasse, mais ce matin-là... Je n'ai pris qu'une seule fois une arme à feu entre les mains. Un révolver gris, de taille moyenne. Il pesait lourd. Je l'ai reposé très vite. J'ai eu peur. Peur de l'émotion qu'il pouvait éveiller en moi. Un révolver est fait pour tuer. Rien d'autre. Il rate le plus souvent sa cible sauf pour les criminels. Les journaux le racontent. Il fait nuit, une ombre bouge, détonation et c'est un enfant qui tombe, une épouse qui tombe. Un braqueur visé par une arme risque de tirer plus vite et mieux que nous. Laissez traîner une arme et c'est un curieux qui va la retourner contre lui. Accident. Une arme à feu ne devrait servir qu'aux professionnels mais souvenons-nous que si les policiers n'avaient plus le droit de porter une arme hors service c'est que l'arme servait au suicide de son propriétaire ou encore à affirmer sa virilité pendant une soirée bien alcoolisée. Alors non, je n'aime pas ce que les armes à feu peuvent transformer en nous, en même pas une fraction de seconde. Si je parle d'armes à feu ici, c'est que j'en rêve presque toutes les nuits et que je me réveille avec cette image, de moi avec un révolver entre les mains. Un révolver gris de taille moyenne ...

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