[le site de Fabienne Swiatly ]

Le métallisé des eaux profondes, le bleu glacé des torrents.

20190116 141956

Je marche sur la neige gelée. Craquements à chaque pas. Depuis la nuit des temps la neige gelée craque sous les pieds des marcheurs. Je marche pour préparer l’atelier de demain avec la classe de première L du lycée de Saint Claude. Traces de pas dans la neige : lièvres, chevreuils, chats et le dessin régulier des semelles d’autres marcheurs. Je suis des traces. Je regarde des traces. L’atelier de demain me tracasse sans que je sache vraiment pourquoi. Je voudrais qu'il mette les élèves en mouvement. Pourquoi ce besoin de faire faire écrire les autres ? Parce qu’un jour l’écriture et la lecture m’ont sauvé la vie ? Non ce n'était  pas un jour, mais au fur et à mesure des livres ouverts, des livres lus et des mots écrits, la littérature m’a solidifiée. Elle m’a mise debout. Elle m’a donné une ossature pour avancer libre. Elle m’a émancipée pour que je puisse faire des choix loin des exigences ou plutôt des non exigences de mes parents. Des personnes ont permis que j’ouvre des livres et  que j’entre en conversation avec la pensée d’hommes et de femmes écrivaines. Que je me nourrisse du savoir d’hommes et de femmes qui n’avaient pas mon âge, pas la même histoire ou alors si, justement qui avaient une histoire proche. Écrire c’est entrer en conversation avec sa mémoire, ses savoirs et aussi ses ignorances. Je marche, la neige craque toujours. Le soleil se cache derrière les arbres. Une rivière coule sous la glace, puis je me suis dit : et toi ? Si tu devais écrire un texte en convoquant une autre langue que ferais-tu ? Pas la langue allemande que tu connais déjà bien, que tu manipules régulièrement. Comment ferais-tu avec l’anglais par exemple ? L’anglais … Je marche et un bout de phrase s’impose. Même pas un bout de phrases, deux mots brefs : Hey baby ! Pourquoi ces deux mots ? Deux mots surgi d’un film en noir et blanc ? Lui smoking et elle cigarette élégante. Deux mots surgi d’une chanson qui swingue ? Hey Baby ! La vie comme dans une chanson. La vie comme dans un film. Un soldat américain, un GI qui interpelle une jeune femme allemande. Une toute jeune femme. Elle lui sourit car la guerre est terminée. Elle lui sourit car les hommes encore vivants ne seront plus envoyés au front. Elle lui sourit parce qu’elle n’est pas morte et qu’il est beau dans son uniforme. Hey baby ! dit l’Américain et la jeune femme lui sourit encore. Hey baby ! Il répète et la jeune femme le suit. Elle croit à l’amour. Elle veut bien se rapprocher. Elle dit oui à la vie. Sie sagt ja. La jeune femme fait swinguer son corps et celui de l’Américain. Puis la jeune femme ne danse plus. Elle pleure … c’est la vie aussi. Là dans son ventre, un enfant va naitre qui ne parlera que l’allemand.  Elle dira Mein kleiner Schatz à son enfant. Mon petit trésor. Trésor de guerre. Deux petits mots ont réveillé une lointaine histoire en moi. Les mots en savent parfois long sur nous ! # Résidence Mon cœur balance (entre deux langues) - Maison de la poésie Transjurasienne #